Astrologie Individuelle
(Théorie)

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ASTROLOGIE FREUDIENNE et JUNGIENNE

 

La confrontation à laquelle tout amicalement nous en sommes venus, Alex Ruperti et moi, est loin d'être inutile, car s'il estime que nous ne sommes pas tellement en désaccord malgré les perspectives et en dépit des langages différents, il ne me paraît cependant pas évident que nous nous rejoi­gnons tout à fait, ni certain que le lecteur puisse encore commodément s'y retrouver, alors que cette confrontation n'a d'intérêt que si elle apporte un éclairage nouveau.

Si je retiens les 9 ouvrages astrologiques traduits de Dane Rudhyar, les titres parlent d'eux-mêmes : il y a place dans son œuvre au zodiaque, aux maisons, aux aspects et aux cycles, livres fort bons et parfois exceptionnels ; mais pas aux planètes, seulement donc secondairement traitées, le système solaire étant pourtant la cellule du cos­mos astrologique ; outre qu'il ne s'est pas consacré à un traité général ou manuel pratique. C'est cela qui est source d'incertitude et de malentendus.

Il faut avouer que ce que dit Dane Rudhyar du Soleil, par exemple, de Astrologie de la personnalité à L'Astrologie de la trans­formation, est vague et maigre, peu propre à être utilisé. Et ma « joute » à propos de cet astre n'est pas close.

Bien sûr qu'à son propos, je n'ai pas le père concret à l'esprit mais bel et bien le principe paternel : je renvoie à De la Psychanalyse à l'Astrologie (pp. 161-166) pour mon étude sur les Soleil de Ptolémée et de Morin. Il n'est que trop évident que, quand le père est absent ou insuf­fisant, c'est la mère ou quelqu'un d'autre qui assume cette fonction solarisante de l'enfant.

Afin de souligner la place de Saturne, Alex évoque le père-patriarche Abraham, mais il ne fait que nous donner une variante de l'autorité solaire. A côté de l'obéissance hé­roïque de cet ancêtre se pose Moïse, Soleil jupitérien, géant législateur assumant les fonctions de Baal, le grand dieu de l'orage et fécondateur de la nature. Tout comme avec le pouvoir des chefs d'Etat, à côté du Soleil jupitérien Chur­chill, en chaud épanouissement vital, prennent place le Soleil uranien Hitler, émetteur de haute tension en décharges irruptives et fulgurantes, ainsi que le Soleil saturnien Staline, ce sombre géorgien, solitaire et silencieux, austère et insen­sible, stratège dissimulé aux ambitions glacées. Mais son Saturne personnel ne peut dissimuler son charisme solaire. Dans le n° 68 de la revue Psyché (juin 1952) le psychanalyste Robert Meigniez a consacré une étude au mythe stalinien en tant que mythe solaire. Staline y est traité comme « père des peuples » objet d'un culte de la personnalité. La Révolution d'octobre assimilée au lever du disque solaire appelle la montée du héros solaire qui fonde l'idéo­logie stalinienne : Staline devient le héros-sauveur en même temps que le dieu sacrificateur de cette épopée solaire ; outre son contraste avec le traître Trotsky, personnifica­tion du mal symbolisé par le bestiaire infernal, le dragon-serpent, la vipère lubrique...

Alex estime que la famille traditionnelle a disparu, ayant fait place à un système de rapports père-mère-en­fant où l'autorité paternelle est plus ou moins éclipsée, ce changement de rôle du père le poussant « à substituer Saturne au Soleil dans la famille moderne ».

Abordons ici un brin d'astrologie mondiale. Ce qu'il évoque nous vient des traversées des planètes lentes en Cancer, surtout celle d'Uranus (1949-1956) qui accompagna la révo­lution urbaine de la décennie 1950-1960. C'est là, préci­sément, que se produisit une brusque précipitation de la poussée des villes en agglomérations (35 % de la popula­tion mondiale). De là la construction de grands ensembles, voisinant souvent avec des bidonvilles, qui ont dégradé la ville traditionnelle et remis en question l'ordre de la cité. Uranus en Gémeaux avait vu précédemment triompher les réseaux routiers et l'automobile devenir reine ; cette nouvelle modernisation cancérienne de la vie uranienne en concen­tration urbaine signe la suprématie du béton contre l'arbre, cette déshumanisation de la cité ayant engendré un éclate­ment de la famille. C'est à partir de 1950 qu'apparaît le mouvement des beatniks, jeunes déracinés familiaux lar­guant les amarres pour vivre au jour le jour l'aventure des routes. Au cinéma apparaissent les Peanuts, le monde clos d'un groupe d'enfants de 3 à 5 ans sans adultes, aux aventures inépuisables face à l'angoisse et la solitude de l'époque contemporaine ; Los Olvidados, délinquance juvénile dans un bidonville ; Les Vitelloni, désœuvrés de la cité ; A l'est d'Eden, où James Dean annonce la révolte contre la famille... Tout un mal de vivre est là qui sape la cellule familiale, à quoi sera plus particulièrement sensi­ble la génération d'Uranus en Cancer, qui conduira notamment à la crise et au rejet du mariage (voir texte du n° 65 sur la traversée de Pluton en Balance).

Mais la démission parentale et, plus particulièrement, paternelle dans la cellule familiale d'aujourd'hui, justifie-t-elle un transfert du pouvoir solaire au pouvoir saturnien ?

Je n'arrive pas à comprendre pourquoi Dane Rudhyar a adopté , n'en ayant d'ailleurs lui-même donné nulle part aucune justification qu'il se devait pourtant - et à plus forte raison - de fournir (peut-être est-ce par sa conjonction Soleil Saturne qu'Alex le suit si facilement). En marge de sa significa­tion d'ancienneté, de génération antérieure, donc éventuel­lement d'antécédent parental et de souche généalogique, rien ne le désigne. J'observe le contraire. Ainsi, placé au FC ou en IV, il est indicateur de défaillance, d'absence ou manque parental (en dissonance, « complexe d'orpheli­nat »). S'il avait été représentant du père, sa présence en ce lieu affecté au nid parental aurait eu à l'inverse effet de renforcement de vie familiale, comme c'est le cas pour celles du Soleil avec le père et de la Lune avec la mère. Quant à la référence à l'autorité, à la loi, au nom, l'usurpation des valeurs solaires (ou jupitériennes) est manifeste. Jamais Saturne n'a signifié pareilles choses. Dans la dialectique du couple social Jupiter-Saturne, le premier a toujours représenté le pouvoir, la classe dirigeante, et le second le travail, le prolétariat. Il ne faut pas non plus oublier que chez les Latins, Jupiter signifie Zeus le Père (la racine indo-européenne DEI donne lieu aux mots Zeus, Dieu et Jour, ce dernier soulignant le contenu solaire du dieu olympien). Du mot pater est venu le mot patron (le père est le chef de famille, le maître de la maison) ; le rapport domus (domi­cile, maison) et dominus (maître) s'étant élargi au monde de la société et de l'Etat.

Qu'aujourd'hui, l'homme-mari-père n'évolue plus dans ce tableau traditionnel n'abolit pas le canon archétype d'un lien fondamental immuable, car cela n'empêche nul­lement que joue pleinement la dialectique Soleil-Lune comme rapports adulte-enfant, grand-petit, modèle-copie... et dans quel contraste !

Dans sa pureté première, l'état lunaire de l'enfant est inconscience, animalité, instinct, passivité, soumission. Un passage va graduellement s'opérer de cette condition végétative à un niveau plus élaboré de son être. C'est ainsi qu'il va se dégager d'une lunarité primitive pour se solariser en prenant peu à peu conscience d'une distinc­tion du moi et du non-moi, l'ego naissant amorçant une conduite active.

L'astrologie freudienne fonde sa symbolique planétaire sur la notion de stades d'évolution de la vie instinctive, rapportant la tendance spécifique de l'astre à une phase donnée du développement psychologique. Dane Rudhyar admet que le Soleil symbolise la volonté. Plus que cela, cette corrélation traditionnelle s'éclaire par l'association que le même astre présente également avec la conscience, le réel, le moi et l'activité. L'effort marque en effet les passages parallèles de l'inconscient au conscient, de la mentalité primitive au moi, du prélogique à la raison, du principe de plaisir au principe de réalité. Pierre Janet a fondé sa hiérarchie des fonctions mentales après avoir constaté, dans les cas de dépersonnalisation, un affaissement parallèle du moi, de l'action, de la conscience et du sentiment du réel[1].

Or, c'est surtout au père que l'enfant doit d'être ainsi solarisé [2]. Voici comment, dans son Introduction à l'Astro­logie, Anne Barbault résume la valeur du Soleil : « Chez les peuples à mythologie astrale, il est le symbole du père, comme il l'est aussi toujours dans les dessins d'enfants et dans les rêves de l'adulte. L'astrologue le tient pour le symbole du principe générateur masculin comme du principe d'autorité, dont le père est la première incarnation. Il est aussi celui de la région du psychisme instaurée par l'influence paternelle avec le rôle du dres­sage, de l'éducation, de la conscience, de la discipline, de la morale. Dans un horoscope, le Soleil représente ainsi la contrainte sociale de Durkheim ou la censure de Freud, d'où dérivent les tendances sociales, la civilisation, l'éthique et l'esthétique, tout ce qui est grand en l'être. Si au positif il concerne « l'idéal du moi », image supérieure de soi à la grandeur de laquelle on cherche à se hausser, au négatif, sa fonction est celle du « surmoi » qui accable l'être de pressions ou d'interdits venant de sa conscience, de principes, de préjugés. Son clavier de valeurs est donc l'être dans sa vie policée ou sublimée, au niveau de ses grandes exigences, de ses aspirations les plus élevées, de sa plus forte individualisation, sinon dans un ratage fait d'orgueil ou de délire de puissance. » Si l'influence lunarisante de la mère-nourriture-chaleur-tendresse aide l'enfant à se frayer une voie dans sa vie intérieure, de la sécuri­sation contre l'angoisse à l'épanouissement affectif, c'est par la fonction solarisante du père (ou de son substitut) introjecté qu'il trace son passage à la vie de société afin d'y asseoir sa présence et d'y jouer son rôle ; c'est ainsi que l'instance solaire est, en grande partie, « héritée » du principe paternel.

 

Qu'est-ce qui peut explique que Dane Rudhyar ait lancé Saturne dans une telle aventure ? Je pourrais invoquer le processus d'introjection qui paraît être une démarche particulière­ment saturnienne, que l'on retrouve par exemple dans la mélancolie et dans divers états saturniens. Le surmoi fonctionne comme si le père, assimilé, avait pris place au-dedans de l'être, continuant de lui lancer de l'intérieur ses ordres, ses interdits : il faut, tu ne dois pas… L'expli­cation de l'erreur peut aussi venir d'une certaine affinité de tendances. Alors que la centrale du « ça » comprend une Lune escortée du cortège des planètes de tendances instinctives, le département du surmoi inclut dans l'orbite solaire les deux planètes de tendance d'inhibition, Saturne et Uranus. Une famille présentant une disposition à prendre des distances avec l'élan vital, à développer des défenses contre l'instinct, sources de tension, de responsabilisation, d'exi­gence, de sévérité, de dépouillement. Peut-être Dane Rudhyar a-t-il senti quelque chose ; d'où cette démarche gauche.

Et s'il destine Saturne au père, en Suisse allemande, Bruno Huber assimile, lui, Saturne à la mère ! L'optique freudienne montre que notre confrère helvétique a saisi le même rapport à l'envers pour l'autre sexe : le premier acte saturnien de toute existence est le détachement organique de la mère et de l'enfant que contient l'accouchement et que symbolise la section du cordon ombilical. C'est le premier coup de faux de Chronos, son dernier coupant le fil ultime nous rattachant à la vie. C'est sur la lancée d'une telle série symbolique que Saturne poursuit notre indivi­dualisation, précisément acquise par détachements succes­sifs et dont la mère est l'objet premier du sacrifice. Le temps suivant de la séparation alimentaire avec le sevrage cristallise la tendance spécifique de l'astre : l'oralité avec sa bipolarité originelle anorexie-boulimie, donnée la plus unitaire et la plus intégrante de l'état saturnien. C'est là qu'est le ton, la note, la couleur de l'astre. Pour tout dire, sa substance, sa tendance.

Le lecteur attentif de Jupiter et Saturne ne peut man­quer de savoir l'intérêt passionné avec lequel j'ai exploré la richesse du monde saturnien. Je ne saurais donc avoir le préjugé d'une dévalorisation de l'astre par la comparai­son solaire, mais chaque chose doit rester à sa place et il n'y a nulle permutation possible de l'un à l'autre en la circonstance[3]. Saturne n'est pas plus le père que la mère ; il a seulement partie liée avec l'un et l'autre dans ses rapports avec les luminaires, sa contribution propre étant d'assister la croissance, l'accès à la maturation de l'âme dans un recul vis-à-vis de sa mère, ainsi que de l'esprit, de l'être social, par l'incorporation du modèle du père, également pour mieux s'en distancer, son autonomie personnelle s'acquérant au prix de ce double dégagement. S'arracher, se déprendre, tel est son programme. Là est l'expression spécifique de la fonction saturnienne qui se traduit donc, au contraire, par un rejet de l'un et de l'autre, condition indispensable pour s'accepter seul[4].

Réédition d'un sevrage, cette fois sur le plan affectif, l'enfant-adolescent coupe un nouveau cordon ombilical pour devenir adulte. Evolution qui est particulièrement sensible aux temps du  carré et de l’opposition de la révolution saturnienne ; à 7 ans, passage à l'âge de raison où l'affec­tivité est mise en suspicion, et à 14-15 ans, le fameux « âge ingrat », surtout envers les parents, dans une relation de victime à victime. Les conjonctions ou dissonances natales de Saturne avec les luminaires expriment essentiellement la diffi­culté de réussir ce passage (devenir affectivement adulte) en raison de l'attache insuffisante aux parents d'un non-enraciné ou déraciné de son passé ou de l'attache exces­sive d'un trop enraciné dans son passé. Avec un problème plus particulièrement maternel dans la suprématie de dis­sonance lunaire, paternel si solaire ou de couple parental en dissonance soli-lunaire. Puberté = génitalité adulte = nouveaux objets affectifs.

En affinité avec son exil en Cancer et ses oppositions aux luminaires dans l'ordre zodiacal, la symbolique de Saturne répond finale­ment à ces paroles bibliques : Tu quitteras ton père et ta mère. Long programme qui va du dégagement premier de l'individu de sa famille au détachement ultérieur de ses propres enfants de lui, en passant par toutes sortes de coupures, notamment la perte de ses parents... Si seule­ment Dane Rudhyar était resté fidèle à lui-même en allant jusqu'au bout de sa pensée : « Le moi correspond au " principe de séparativité " symbolisé par Saturne », dit-il p. 126 d'As­trologie de la personnalité.

Voilà pourquoi je plains Alex Ruperti de s'être fort mal embar­qué, à partir de ce malheureux lien Saturne-père, de ne plus « concevoir le Soleil comme représentant l'amant, le mari », et de mettre à sa place saturne soi-même comme « symbole des éléments masculins contra-sexuels chez la femme ».

Le père de l'impuissance et de la frigidité ! La planète anaphrodisiaque par excellence ! Aussi peu folichonne qu'est la galerie de ses personnages classiques de notre vie : le percepteur, l'huissier, le notaire, le médecin, le curé... Ce n'est pas que je veuille créer un chœur de pleureuses pour sauvegarder un bonheur idyllique du savoir traditionnel, mais, tout de même, la partie de jambes en l'air en compagnie de ces messieurs, quel mé­nage ! Alors que le propre du symbole, ici « significateur universel » (naturellement que le mari peut être saturnien, occasionnellement, mais par l'astre significateur particulier ; revoir Morin), est l'unité de ton d'une tendance, et qu'ici deux tendances se tournent le dos !

Serais-je naïf de croire que tant que l'homme et la femme seront ce qu'ils sont, l'un par rapport à l'autre — quelle que soit la condition de leurs relations — ils se présen­teront chacun à chacune comme dans le ciel s'accouplent et se séparent les deux luminaires, ceci dans l'immuable de l'archétype ? D'ailleurs là aussi, l'incompatibilité est totale. Si Saturne nous assiste pour nous dégager de la cellule familiale, devenant déchet de l'enfance, lui qui sépare repousse aussi l'accouplement. Sa valeur de tendance au célibat (dans l'une de ses diverses expressions) prévaut notamment lorsqu'il est posé au DS. Personnificateur du partenaire, il devrait au contraire dans ce cas renforcer la valeur du couple, comme fait le Soleil en ce lieu. Si Alex Ruperti s'accroche à son idée, qu'il veuille bien nous servir des exemples d'interprétation, en choisissant naturellement des cas de célébrités contrôlables par tous.

 

L'occasion se présente d'avouer un pénible manquement dans l'œuvre de Dane Rudhyar : l'application pratique. Je suis personnellement incapable de me représenter la façon dont il interprète un thème, comment il procède et ce qu'il en obtient. On ne peut pas se contenter de la cita­tion à propos de telle donnée de personnages sur lesquels aucune précision n'est apportée. Peut-être est-ce cette absence qui contribue à donner l'impression, ressentie autour de moi, d'un savoir verbal, cérébral, qui appelle le désir d'une astrologie plus charnelle, concrète, tangible ; quitte à sacrifier de l'esprit pour se rapprocher de la tripe, à avoir moins de ciel pour plus de terre. Ceci pour éviter le danger de se payer de mots, de se tenir des discours coupés de la réalité, de « batifoler dans les étoiles », ma tristesse astrologique des années trente.

Il est impossible ici de répondre à toutes les questions qui sont impliquées dans le texte d'Alex Ruperti. Je voudrais toutefois m'expliquer sur sa déclaration que je « veux valoriser Freud par rapport à Jung ».

 

Quand j'ai rédigé De la Psychanalyse à l'Astrologie, à l'exception de 2 ou 3 ouvrages, l'œuvre de Jung n'était pas traduite en France et je ne la connaissais pas. Au retapage du manuscrit livré à l'édition au dernier moment, j'eus le plaisir de faire quelques citations de L'Homme à la découverte de son âme, paru depuis quelques années.

 

Cette pièce est donc purement freudienne. Mais, 20 ans plus tard, ayant lu largement l'œuvre de Jung, je n'aurais pas, dans l'ensemble, refait autrement mon ouvrage ; j'y aurais traité de la même façon la dynamique, la symbo­lique, la génétique et la dialectique psychiques. Car c'est ce qui me paraît être l'essentiel de la « matière humaine » qui fait l'objet de la phénoménologie astrologique et nous ouvre au langage de l'inconscient. J'ai été déçu de ne pas avoir découvert chez Dane Rudhyar cet intérêt particulier au fonc­tionnement de la vie psychique inconsciente. Cite-t-il seulement les processus de l'introjection, de la condensa­tion, de la surdétermination, du déplacement, de la substitution ? C'est ici pourtant que me paraît être le cœur du débat épistémologique de l'astrologie, connais­sance de l'âme humaine ; ici que se découvre la cité pure d'Uranie.

La question n'est pas de savoir s'il faut préférer Freud eu Jung (j'ai d'abord été freudien, puis jungien, et enfin je ne suis plus ni l'un ni l'autre). Le fait qui s'impose est que c'est Freud qui a fait la révolution de la psychologie moderne en révélant une dimension nouvelle de la nature humaine avec la découverte de l'intelligibilité du monde inconscient grâce à des clés fondamentales. C'est seule­ment derrière lui qu'est venu Jung, aussi riche qu'ait été son apport dans l'élargissement du champ psychanalytique. Ceci étant, évacuer Freud purement et simplement, ou trop s'en détourner comme l'a fait Dane Rudhyar, condamne à se priver de quelque chose d'essentiel. Mais ce n'est pas non plus pour nous une bonne question que de choisir entre Freud et Jung : nous devons plutôt tenter d'intégrer l'un et l'autre, qui représentent deux registres complémentaires du savoir psychologique, peut-être sans pouvoir échapper à nos préférences, mais en se refusant à un esprit de chapelle.

Astrologie freudienne et astrologie jungienne ne doivent pas se présenter comme des sœurs ennemies qui n'accepte­raient de n'avoir en commun que le substrat psychologi­que de l'horoscope. Si notre ciel natal est une représen­tation du champ de notre être intérieur, et si, autant pour l'une que pour l'autre, l'intérêt principal de sa lecture est - pour l'acteur que nous sommes, ignorant son rôle dans le drame cosmique - de fournir une interprétation dona­trice de sens à notre vécu, contribuant au devenir de ce que nous portons en nous, chacune s'autorise l'originalité de son langage qui convient à son niveau d'investigation pour l'objectif qu'elle s'assigne.

 

J'accepte parfaitement le principe du pluralisme astro-psychologique d'Alex Ruperti et donne en exemple les interpré­tations divergentes du cycle planétaire. Pour moi qui suis attaché à la matière historique, le cycle est ascendant de la conjonction à l’opposition, passant par une évolution croissante d'aspect en aspect, l'histoire se faisant ; alors qu'elle tend à se défaire au cours de la phase décroissante de la seconde partie du cycle, la prévision par l'indice cyclique en étant un témoignage. C'est au contraire une involution suivie d'une évolution pour l'incarnation de la substance spiri­tuelle du contenu cyclique que Dane Rudhyar dégage du même parcours. Pourquoi pas, puisqu'il s'assigne une autre réalité ?

 

Par contre, il ne faut pas tricher entre nous pour se masquer la difficulté dans une non-concordance sur un même sujet, comme pour les corrélations relatives à l'animus. Oui, j'« entitétise » ici, comme le déclare Alex, mais je n'ai nullement conscience de trahir Jung. Pour moi, la femme projette bien sur son partenaire un animus de la composition de sa configuration solaire[5] ; et c'est là une fonction psychique à laquelle j'assigne la place que Jung accorde à toute composante psychique (revoir là-dessus son magnifique Homme à la découverte de son âme). Mon réalisme paraît bien grossier (le primitif d'homme des conjonctions que je suis) au regard d'une position d'une telle subtilité que je n'arrive pas encore à m'y retrouver hors de la théorie. Comme sur l'air des lampions, je réclame : des exemples ! des exemples ! Et je rends sûrement là service à tout le monde.

Enfin, il y a la cause perdue ou, ici, Dane Rudhyar paye faute d'avoir suffisamment élaboré le langage structuraliste du système solaire où chaque astre est fonction de tous les autres. On ne saurait présenter comme valeurs semblables relevant d'une même signification les couples planétaires (Lune Soleil à Uranus Neptune) de la structure en croix (Traité pratique, p. 121), les pôles antinomiques (Soleil saturne, Lune Saturne, Mercure Jupiter...) de la structure circulaire domiciliant les planètes dans le zodia­que (T.P. p. 138) ou l'ordonnance des antagonistes dans la répartition des âges : Lune Mars, Venus Saturne ... (T.P. p. 71).

Une confrontation rigoureuse à ce niveau interplané­taire eut détourné Dane Rudhyar d'une moindre assimilation de Saturne à une valeur solaire, voire à une fonction vénusienne, si elle ne l'eut pas même convaincu d'un contre-sens ou d'une association contre-nature. Un vieux routier comme moi ne peut laisser passer cela, estimant d'ailleurs rendre plus service à l'auteur par ma critique que de le suivre passivement, une erreur ne devenant une faute que de son maintien une fois reconnue telle.

Comme un sentiment qui s'évanouit dans un soupir, à force de se subtiliser, un savoir s'épuise dans un état schizoïde en partance pour nulle part. La réaction de santé est ce revenir à l'élémentaire des vérités essentielles, au b-à-ba ces fondements mêmes de notre discipline. Ce qu'il faut reconnaître, en effet, c'est que la valeur du « significateur universel » (signifiant collectif) de la pla­nète est directement en cause ici, et qui peut toucher aux attributs de la materia prima du symbole ? Vraiment jungien en la circonstance, je tiens que l'archétype est immuable en son unicité, parce qu'il n'est pas plus du chewing-gum qu'un produit de remplacement ou un article que l'on congédie comme un jouet usé : le Soleil est et reste le Soleil ; comme Saturne est Saturne ; Venus est Venus. Rien n'est inter­changeable de l'un à l'autre. Passe pour un jeunot comme Bruno Huber qui a le temps de se reprendre avec son Saturne-mère ; mais le Saturne-père-amant-mari de Dane Rudhyar et Alex Ruperti est une fausse note (toutefois très lourde de fâ­cheuses conséquences) qu'on souhaite ne plus voir enta­cher une œuvre qui marquera l'histoire astrologique du XXe siècle.

Mieux que personne, je sais la relativité de ma critique, comme peut être relative la critique de ma critique, outre que je ne suis pas à l'abri d'une critique pertinente de ma conception de l'astrologie freudienne qui serait un service rendu. Mais, pour une astrologie qui est encore contrainte de raser les murs de la cité culturelle d'aujourd'hui, et pour des astrologues trop enclins à siroter n'importe quel flacon de la dernière mode astrologique venue, il est heureux que puisse s'exercer occasionnellement entre nous la censure d'une conscience pure, dégagée de toute hostilité personnelle. C'est ce que j'ai fait en toute bonne foi.

 

L’Astrologue n°69, 1er Trimestre 1985


 

[1] Pour le développement, revoir De la Psychanalyse à l'Astrologie ou Soleil-Lune.

[2] Relire Jung : Problèmes de l'âme moderne; chapitre « Ame et Terre ».

 

[3] L'allusion à l'âge d'or du mythe trouve son pendant avec la découverte freudienne de l'existence d'un paradis maternel, peut-être déjà prénatal, en tout cas dans la phase orale de la première année. La nostalgie de ce paradis maternel perdu, ou sa reconstitution sur le plan sonore, teinte une bonne partie de la musique romantique : Schubert, Schumann, Chopin, Fauré, Debussy... Cela n'exclut pas une autre interprétation; celle-ci, en tout cas, est lisible dans le thème.

 

[4] La solitude saturnienne est une tendance issue de cette réduction qui accuse trop fortement le dedans du tête-à-tête avec soi-même en soulignant ses propres frontières dont on devient prisonnier, au détriment des échanges avec autrui, le dehors. Le saturnien réalisé, non seulement n'en souffre pas, mais ne s'en porte que mieux. L'anneau de Saturne enferme l'astre sur lui-même.

 

[5] Ce qui ne l'empêche pas, en marge de sa condition féminine, de pouvoir vivre sa configuration solaire pour son compte per­sonnel, dans l'ordre de ses intérêts d'individu. Ce qui change sur­tout dans la société actuelle, c'est qu'elle utilise de plus en plus ce pouvoir solaire pour sa réalisation propre de personne.

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