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En abordant la galaxie Napoléon, l'étonnement nous envahit : comment se fait-il que ce personnage démesuré de l'histoire et auréolé d'une légende sans pareille, ait si peu captivé les astrologues ?
Songeons au destin fabuleux de ce cadet de petite noblesse pauvre de Corse, officier à seize ans, général à vingt-cinq ans, chef de l'État français à trente ans, empereur à trente-cinq ans, éblouissant le monde par son génie militaire, son éclatante Grande Armée mettant l'Europe à ses pieds, non moins grandiose aussi étant l'homme d'État instituant une société moderne, tel un nouveau Charlemagne ! Outre diverses péripéties : son sacre couronné par un pape à Paris, son second mariage avec une descendante de Charles-Quint... Il en est jusqu'à sa chute qui frappe les imaginations en grandissant son épopée. Scènes toutes faites pour la gravure et la postérité : le vol glorieux de l'aigle échappé de l'île d'Elbe, "de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame", l'apothéose funèbre de Waterloo et la mise au ban de l'Europe. Pour couronner le tout, l'exil de l'empereur déchu, cloué sur son lointain rocher et enchaîné à son geôlier, la palme du martyre tenant plus que jamais l'affiche avec le couronnement du Mémorial, les jeunes romantiques, assoiffés d'héroïsme, ne tardant pas à en faire un dieu vivant ! Et depuis lors, toujours autant admiré que détesté, vénéré qu'exécré (d'aucuns aimant Bonaparte et rejetant Napoléon), la passion continuant de s'élever au pied de sa statue. Que l'on songe seulement aux œuvres qui lui sont consacrées : films innombrables, pièce musicales de Beethoven à Schôenberg, tableaux multiples (au Louvre, le Sacre est la toile la plus regardée après la Joconde) et "il a été publié plus de livres sur Napoléon qu'il ne s'est écoulé de jours depuis sa mort" (Jean Tulard)...
Pour peu que la curiosité intellectuelle ait incité l'astrologue à visiter une figure astrale, quelle meilleure tentation que la sienne, en appel de révélation ? A telle enseigne que sa seule banalité eut suffit à ruiner l'astrologie, plus que jamais devant ici s'imposer l'impératif: à personnage et destin d'exception, configuration astrale exceptionnelle. Or, une telle attente n'est nullement déçue, au point même - tant s'impose son monument cosmographique -qu'à lui seul le thème de Napoléon devient un modèle exemplaire du fait astrologique, élevé au rang d'un archétype.
Plus saillant est l'individu et plus forte est la valeur indicielle qui l'accompagne, le filtrage de la contiguïté du signifiant et du signifié rendant d'autant plus pure l'empreinte astrale du personnage. Dans ce "Napoléon aux mains des dieux", ne fuyons pas la rhétorique napoléonienne conventionnelle, car cette réversibilité y bénéficie des apprêts métaphoriques de l'image. Tel l'empereur nouveau Phoebus conduisant le char du soleil dans sa course d'ouest en est : avec l'astre dans son signe et à sa culmination, Napoléon est là, comme sous nos yeux !
S'il espère réussir ce voyage initiatique comme un vivant témoignage de la réalité de l'art d'Uranie, l'interprète ne peut cependant guère échapper au reproche d'une lecture partisane, surtout avec un tel personnage. Pas question toutefois de minéraliser une image d'homo napoléonicus, il est vrai, devant être perçue du centre de sa carte du ciel ; acceptons, après tout, les compositions héroïsantes emphatiques qui ont aussi leur part, à côté des mines désenchantées, chacun s'en tenant à sa propre estimation napoléonienne. Mais, comme en convient Georges Blond, "les taches solaires n'empêchent pas l'astre de briller".
LA NAISSANCE DE BUONAPARTE ET L'APPROCHE ASTROLOGIQUE
Commençons maintenant par nous assurer d'un bon départ en nous donnant une base indiscutable : que savons-nous de sa naissance et en connaissons-nous le moment ?
Il faut nous attarder à cette question capitale, car la solution de ce problème fut lente à émerger et a mis à l'épreuve la quête des astrologues, justifiant ainsi qu'aucune interprétation de fond de son thème n'ait été tentée. C'est que la légende elle-même s'est emparée de sa naissance. Jusqu'aux divagations d'origines diverses : grecque, écossaise, bretonne, et, bien sûr, celle d'une souche princière (un héritier des Bourbons)... Le fantasme le plus persistant est d'en avoir fait le fils adultérin du comte de Marbeuf, représentant du roi en Corse, né le 5 janvier 1768 dans la propriété de ce gouverneur, en Bretagne près de Ploërmel. Dans les numéros 27 et 28 de Sous le Ciel, l'astrologue Gilbert de Chambertrand est tombé dans ce panneau, qui croit reconnaître le personnage dans ce ciel égaré. Admiratif du spectacle du soleil qui "se couche dans l'Arc de Triomphe" à chaque anniversaire de la mort de l'empereur, Dom Néroman s'est laissé abuser par son collaborateur en redonnant cette version dans Grandeur et pitié de l'Astrologie (Femand Sorlot, 1940). La démarche interprétative en était encore au tâtonnement, et ici à peine esquissée.
Buonaparte a ouvert les yeux à la lumière à Ajaccio le 15 août 1769. Sa naissance est consignée dans le Livre des dépenses de son père, Charles Bonaparte. Son acte de baptême, rédigé en italien, conservé aux archives de la cathédrale de cette ville, la mentionne, sans en préciser l'heure.
Aujourd'hui, cette vérité est si parfaitement établie que le volumineux Dictionnaire Napoléon, sous la direction de Jean Tulard, lequel ne laisse rien passer, ne se donne nullement la peine de débattre de sa naissance.
Demeure le problème de la version horaire, précision sur laquelle ont trébuché les astrologues français de la première génération du siècle finissant. Dans son Traité d'astrologie pratique (Chacomac, 1912), Julevno fourvoie ses confrères en le déclarant né "à dix heures moins le quart comme l'établissement les Mémoires de Bourrienne...", reconnaissant toutefois que celui-ci "n'était pas d'une fiabilité à toute épreuve". C'est cette même version qui a gagné la Grande-Bretagne par le canal des 1001 Notables Nativities d'Alan Léo, du Text Book of Astrology d'Alfred J. Pearce, avec Modem Astrology, Coming Events et Thé Horoscope.
Se référant à une biographie sans préciser laquelle, c'est 9 h 50 du matin que transmet Paul Choisnard dans son Langage astral (Chacomac, 1902), alors qu'il présente un thème pour 10 h 00 dans le n° 4 (juillet 1913) à'Influence Astrale, sans en ébaucher l'interprétation. Faute de se tenir au courant des travaux de leurs confrères, on verra encore quelques auteurs s'attarder à reproduire cette erreur inexcusable et en y trouvant pourtant leur compte (J. Dorsan, Retour au zodiaque des étoiles, Dervy, 1980 ; Maurice Nouvel, Mercure et Vénus démasqués, Pardès, 1991)...
Si, dans son Encyclopédie astrologique française (Niclaus,1936), Janduz est encore dupe de cette présentation, ce "problème Napoléon" est déjà soulevé par Eudes Picard dans son Astrologie judiciaire (Leymarie, 1932) où il introduit un débat : "Espérons que cette heure-là : 9 h 45 du matin, ne figure pas parmi les 'Erreurs' de Bourrienne. Il faut reconnaître pourtant que l'orientation du thème ainsi calculé ne reflète pas l'éclat extraordinaire émanant de la prodigieuse figure de Napoléon." Suit une version qu'il attribue à Alvidas, vol. II, Keyof Life : "L'heure prise par Alvidas (11 h 31) semble plus conforme à la destinée de l'Empereur. Elle se rapproche de midi, l'heure des rois et selon toute vraisemblance, elle ne s'en approcherait même pas assez." D'où une troisième figure dressée pour 11 h 57... Malgré encore l'absence de justification, la raison astrologique enhardie l'emportera avec la version de 11 h 30 présentée par H. Béer dans son Introduction à l'astrologie (Payot, 1939).
Une clarification a été apportée par Guy Fradin dans un article ; "La naissance de Napoléon", paru dans Astrologie moderne n° 13 (1er trimestre 1955), revue du Centre International d'Astrologie, Paris. Apres avoir éliminé les fausses pistes, il revient à l'acte baptismal et préconise "vers les onze heures du matin" en s'en tenant à une convergence de témoignages, dont un document du conseiller T. Nasica, magistrat à Ajaccio de 1821 à 1829 : Mémoires sur l'enfance et la jeunesse de Napoléon jusqu 'à l'âge de 23 ans ; précédé d'une notice historique sur son père ; Paris, 1852. En réalité, il est plus exact de dire : "dans la onzième heure". Ceci pour se rapprocher de la source "officieuse" du Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases, bénéficiant des souvenirs du pittoresque anecdotique de son accouchement. Voici ce qu'il y est dit en date du dimanche 27 au jeudi 31 août 1815 : "Napoléon est né le 15 août 1769, jour de l'Assomption, vers midi. Sa mère, femme forte au moral et au physique, qui avait fait la guerre grosse de lui, voulut aller à la messe à cause de la solennité du jour ; elle fut obligée de revenir en toute hâte, ne put atteindre sa chambre à coucher, et déposa son enfant sur un de ces vieux tapis antiques à grandes figures, de ces héros de la fable ou de l'Iliade peut-être : c'était Napoléon."
La mère, Letizia, a fait justice du décor romanesque : "C'est une fable de le faire naître sur la tête de César ; il n'avait pas besoin de cela. Nous n'avions point de tapis dans nos maisons de Corse..." Mais le reste demeure. "Arrivée chez elle - il est près de midi - le temps lui manque pour monter jusqu'à son lit (...) pour y accoucher presque aussitôt..." redit André Castelot dans son Bonaparte (Librairie académique Perrin, 1967). Et même avons-nous encore d'autres précisions sur cette naissance : "Aidée par sa belle-sœur Gertruda Paravicini - la sœur de son mari - elle regagne rapidement sa maison de la rue Malerba. Arrivée chez elle, le temps lui manque pour monter jusqu'à sa chambre : elle se dirige vers le salon et s'étend sur un canapé vert pour y accoucher presque aussitôt assistée de sa belle-sœur qui fait office de sage-femme. Il est environ midi..." (André Castelot : "Madame Mère" dans son Histoire insolite (Librairie académique Perrin, 1982).
Finalement, on peut estimer le moment de la naissance autour de 11 h 30, avec une approximation d'un quart d'heure, ce qui n'est pas trop imprécis. Telle est la version horaire que j'avais préconisée dans le Lion de la collection zodiaque des Éditions du Seuil (1958) et dans mon Traité pratique d'astrologie (Le Seuil, 1961).
Hors de France, on est passé par le même laborieux cheminement. En Belgique, Charles de Herbais de Thun en est le témoignage qui reprend dans ses archives la version de 9 h 30 et donne 9 h 50 dans sa Synthèse de l'Interprétation astrologique (Demain, 1937), tout en rappelant Julevno, Picard, Choisnard (version de 10 h 00 à'Influence astrale n° 4), Jany Bessière dénichant même dans ses archives une formule de 11 h 50 (sans nulle justification) donnée par Eugène Casiant dans l’Almanach Chacomac 1933.
En Italie, derrière l'adoption de l'heure de Choisnard préconisée par Grazia Bordoni (Date di Nascita interressanti...), plusieurs versions sont parues dans Linguaggio Astrale : 11 h 00 avec Natale Maione (n° 97) et Davide Ferrero avec Franco Orlandi (n° 105) ; et 11 h 30 avec D. Valente, C. Cannistra, M. Malagoli (n° 78), et Rocco Pinneri (n° 103).
En Allemagne, l'embarras apparaît aussitôt. Dès juillet 1910 dans Zodiakus, Albert Kniepf se plaint de cette incertitude horaire qui le fait s'interroger sur la date du 5 février 1768 donnée par Bonaparte pour son contrat de mariage; ce qui a également tracassé Reinhold Ebertin, revenu plusieurs fois sur la question (Meridian 1982/1), tout en ayant, dans Kosmischer Beobachter (annexe à Kosmobiologie), présenté un thème rapproché avec Ascendant à 18° du Scorpion sans nulle justification. Bref, formule Henri Latou, l'incertitude de la date natale de Napoléon a découragé nos confrères d'outre-Rhin. Dans le 3e volume de son Horoskope Lexikon (1992), Hans-Hinrich Taeger, peu soucieux de ses sources, présente finalement une version de thème pour 11 h 30 sans non plus de justification de choix par rapport aux autres heures fournies.
Enfin, aux USA, Stephen Erlewine adopte 9 h 45 dans Thé Circle Book ofCharts (1972), tandis que 11 h 30 est préféré par Lois M. Rodden dans Thé American Book ofCharts (1980).
Une conclusion s'impose : le dossier embrouillé de la naissance de Bonaparte a retenu la plume des astrologues, aucun texte conséquent d'interprétation s'y rapportant n'étant vraiment à retenir. Tout au plus peut-on évoquer quelques balbutiements et en finale quelques approches comme les menues pages grand public du "petit dictionnaire des gens du Lion" de la collection "Zodiaque" du Seuil. Il restait à entreprendre une véritable interprétation du thème de Napoléon, à l'ampleur du personnage. C'est cette "première" qui est tentée ici en espérant rejoindre la dimension transcendantale d'une figure archétypique.
Cette étude est une introduction qui annonce un ouvrage général entrepris avec Didier Geslain, où nous souhaitons faire revivre l'histoire à travers le microcosme des grands personnages de la Révolution française et de l'Empire.
UNE FIGURE ASTRALE MAGISTRALE
Selon les critères fondamentaux de l'astrologie et au regard du personnage d'exception qui se présente à nous, la figure astrale de Napoléon est tout à fait de nature à combler l'espérance. La délectation en quelque sorte apologétique qu'elle procure nous vient de tous côtés, mais surtout de la rencontre d'une double stature : la convergence d'une "toile de fond" exceptionnelle, milieu porteur inouï, et d'une "signature" quasi omnipotente, concentré ultime d'instant-lieu.
UNE GÉNÉRATION PRODIGIEUSE
A la souche de ses astralités, surgissement originel constituant les basses de son orchestration intérieure, se dresse d'une façon déjà prestigieuse comme un couronnement, un triple trigone des trois astres les plus lents : le triangle équilatéral Uranus-Neptune-Pluton, ce phénomène unique du millénaire tenant lieu d'une apothéose.
Croisée des chemins décisive de l'histoire : c'est au temps même de la précédente triple conjonction Uranus-Neptune-Pluton des années 575 avant J.-C. que remonte l'accouchement de notre humanité avec l'apparition des grands prophètes (Zara-thoustra, Deutéro-Isaïe, Pythagore, Bouddha et Confucius), c'est-à-dire l'avènement des religions orientales dont la foi alors naissante est toujours vivante dans la plus vaste population d'aujourd'hui ; et également, avec les philosophes des cités ioniennes (Thaïes de Milet...), celui du rationalisme grec, germe de notre civilisation moderne, véritable aube du savoir de l'homme.
Dans le processus du déroulement cyclique qu'engendre la conjonction, la phase première de celle-ci (0°) est à celle du trigone (120°) ce qu'est le départ de l'élan vital à un plein déploiement de vie, si bien que la convergence triangulaire des trois trigones de ce trio astral constitue une phase ultime d'épanouissement de société, plénitude d'être nécessairement porteuse d'un grand tournant historique. Il y a là comme le suprême accomplissement d'un âge d'or.
Le fruit de cette graine est la venue des philosophes "des lumières". Avec eux surgissent les grandes aspirations libératrices qui conduisent à vider le monde de la présence de Dieu pour mieux y installer l'humain, celui-ci prenant une part plus active au gouvernement de sa destinée. Cet humanisme s'en donne les moyens avec l'apparition des progrès techniques des sciences, lesquels vont conduire à la maîtrise de l'homme sur la matière (les trois astres sont en triplicité de signes de Terre : Taureau-Vierge-Capricorne). Ainsi, sous cet ornement, démarre la révolution industrielle avec ses créations instrumentales qui révolutionnent l'existence, contribuant à un changement des mentalités. Ce que concrétise le Congrès de Philadelphie de 1774, prologue à l'indépendance américaine, où s'impose une déclaration des droits selon les principes des philosophes français : l'humanité entre dans les temps modernes, où le matérialisme va s'imposer avec la Déesse-Raison. Non, il est vrai, sans l'accompagnement du meilleur et du pire. Il est donc naturel que la génération, à la charnière de deux mondes à ce tournant de civilisation, puisse sortir des rangs et enfanter des géants. Napoléon s'y trouvant en compagnie de Hegel, de Beethoven, de Cuvier, de Chateaubriant... Et avec l'empereur et ses adversaires : Mettemich et Wellington, la légion étincelante de ses généraux et maréchaux : Bertrand, Bessières, Caulaincourt, Davout, Desaix, Duroc, Drouot, Hoche, Junot, Lannes, Marmont, Molitor, Murât, Ney, Rapp, Soult... C'est autour de cette prestigieuse génération que les hommes de cette époque vont devoir vivre l'étonnante épopée de l'empire napoléonien. Une génération ensemencée de graines de héros romantiques, à l'instar de ce soldat de la Grande Armée : "Notre but, alors, c'était la gloire. Il était vaste, ce but, comme l'époque immense à laquelle vivait notre jeunesse." ... Génération, aussi, faisant la transition entre l'Ancien régime et les temps nouveaux.
LE SOCLE NEPTUNIEN
D'une initiale centralisation triangulaire des trois
astres les plus lents, nous passons à un polygone à cinq côtés avec
l'immixtion de la coupe transversale d'un nouvel aspect par deux
autres
Cette diagonale si parfaitement enchâssée y intercale un magnifique trigone Vénus-Jupiter.
Voilà, du coup, les particules fondamentales du noyau triangulaire chauffées, dilatées, amplifiées par le souffle aérien de ce duo planétaire lui-même en sa phase de pleine expansivité. C'est tout le dynamisme foncier qui s'étoffe et s'ébranle, tendances lourdes prenant un essor prometteur en manifestations spectaculaires, dans la magnificence de leur épanouissement.
Dans le chapelet en sextils de la succession Uranus-Vénus-Neptune-Jupiter-Pluton s'est dessinée la composition d'ensemble d'un triangle isocèle Vénus-Neptune-Jupiter surplombant un grand rectangle Uranus-Vénus-Jupiter-Pluton.
Au sein de ce somptueux édifice, la position centrale est occupée par Neptune en Vierge qui, avec ses ramifications au tout, est le grand collecteur des composantes de cette configuration. En lui peut se percevoir un plasma humain chargé d'un grand rêve commun, évasion collective d'âmes portées par une haute marée passionnelle, emportées dans le tourbillon d'une grandiose aventure historique.
LE DOME MARSIEN
Or, Mars vient coiffer la voûte de ce temple.
Avant de le considérer seul, percevons globalement l'actualisation du triangle des transatumiennes qu'apporte en un tout le triangle isocèle Vénus-Mars-Jupiter. Rien de mieux que le chaud concours de ce trio "charnel" pour en animer le tellurisme et l'incarner dans un summum d'existence. Il ne pouvait y avoir plus riche encadrement porteur pour faire "chanter" la prodigieuse génération du super-trigone Uranus-Neptune-Pluton.
La cime de l'édifice n'en est pas moins Mars. Prenant appui sur Neptune dans un champ harmonique, il occupe une position centrale à équidistance de sextils du trigone Vénus-Jupiter - le plus "bénéfique" des aspects qui soit, au sens de la facilité, du propice, voire du reçu naturel d'un concours de circonstances favorables - et de trigones du trigone Uranus-Pluton. Ce foyer n'est rien moins que la convergence de douze harmoniques majeures, parmi lesquelles cinq marsiennes ! Il n'est pas abusif d'évaluer ce dispositif comme un record : la configuration marsienne de Napoléon est pratiquement unique en son genre et se hisse à un sommet.
Dès lors que Bonaparte ait d'instinct répondu à cette suprême signature en entrant en 1784 à l'école militaire de Paris, toute conjoncture marsienne épousée, faut-il maintenant s'étonner que son génie en ait fait l'émule d'Alexandre, d'Hannibal, de César, le plus grand capitaine de tous les temps ? Car, en dépit du réalisme choquant des horreurs de la guerre, l'on ne peut s'empêcher de saisir l'histoire de la Grande Armée, parcourant l'Europe en tous sens, comme la plus étourdissante, la plus prodigieuse des chansons de geste.
L'éblouissement de ce piédestal ne doit nullement nous dispenser d'un jugement de réalité sur le terrain en comparant le Mars napoléonien aux Mars de l'ensemble des grands militaires de l'histoire. Car l'idée va tellement de soi qu'elle s'impose : le signifiant de la configuration marsienne du soldat est réflecteur de l'aventure militaire de celui-ci, dans le cadre que lui assigne le contexte général de son thème. La meilleure façon d'en juger est de se référer à des modèles historiques exemplaires en se livrant aux comparaisons les plus contrastées, des victoires éclatantes aux défaites désastreuses, des lauriers de la gloire à la déchéance militaire.
Le travail entrepris avec Didier Geslain m'a permis un tel contrôle où la pratique confirme la théorie. Ceci sur l'aperçu des données natales de cent maréchaux de France et d'Empire, de l'ensemble des grands généraux de cette époque, y compris les chefs militaires adversaires de l'empereur. Le résultat est frappant : aucun d'eux n'a une position marsienne qui puisse se comparer à la sienne ! Les mieux lotis parmi les plus grands n'ont que trois harmoniques majeures, quatre exceptionnellement, comme par exemple le grand maréchal de Luxembourg. Par comparaison, le contraste est total entre ces concentrés harmoniques et le concentré des dissonances marsiennes de l'amiral François-Paul de Brueys qui meurt dans la défaite de sa flotte à Aboukir ; de l'amiral Pierre-Charles de Villeneuve, fait prisonnier dans la défaite de sa flotte à Trafalgar ; et plus encore (4 dissonances majeures à MC-Soleil-Jupiter-Uranus) du maréchal François-Achille Bazaine qui capitule sans combattre en rase campagne à Metz en 1870, condamné à la dégradation militaire et à la peine de mort, la plus illustre opprobre militaire française. UNE SIGNATURE EN APOTHÉOSE
Nous n'avons pas seulement une toile de fond qui prône un Mars monumental : avec la monture, il y a aussi le cavalier. La signature que, de son côté, stylise l'intersection du temps et de l'espace d'un ici-maintenant natal s'apparente également au gigantisme.
Au lieu et au moment de la naissance converge, en effet, un dispositif maximum relevant de l'ultime. Tout à la fois, Jupiter du Scorpion se lève, le Soleil du Lion culmine et Uranus du Taureau se couche - collusion des trois astres les plus "puissants" et des trois signes les plus "forts" - liés au surplus les uns aux autres en une ramification au Milieu du ciel, que Mercure du Lion occupe également. Assemblage qui implique quatre conjonctions angulaires et cinq carrées dans un triangle rectangle reposant sur la base d'une opposition Jupiter-Uranus. Il faut encore ajouter à cette condensation serrée une Lune en Capricorne. Difficile de faire plus !
Comment ne pas voir dans cette concentration souveraine un homme à l'ego surdimensionné, d'une débordante volonté de puissance, dévoré par le démon de l'ambition, envoûté par le pouvoir, tendu à l'extrême vers l'autorité, la suprématie, le prestige, la grandeur, le colossal, l'épopée ?
Quel souffle pour exploiter les ressources du socle marsien ! Celui d'un géant largement pourvu en moyens réalisateurs et porté par une conviction profonde. Comment un tel homme n'aurait-il pas une foi immense en ce qu'il appelle son "étoile", parce que se sentant "fils du ciel" investi d'une sorte de mission comme d'un suprême sacerdoce ? Si Mars est le pourvoyeur du destin, nul doute que c'est au regard et en fonction de sa signature hypertrophiée soli-jovi-uranienne qu'il boit avidement à la coupe enivrante de la Fortune : la politique, le grand ressort de la tragédie moderne. Ce qui hissera son destin à des sommets vertigineux.
II n'y a pas moins lieu de se demander pourquoi, avec ce Mars colossal, l'épopée napoléonienne a si tragiquement finie. La réponse à cette question est dans l'interrogation des autres composantes de son thème, laquelle conduit à la conclusion que c'est l'homme d'État (chargé de dissonances) et non le militaire qui est responsable de sa chute.
La grandeur du chef de guerre s'observe d'un bout à l'autre de son itinéraire. Si Napoléon perd finalement la partie à Leipzig, ce n'est pas la conséquence d'une faute commise ; c'est tout simplement qu'il n'a plus les moyens de combattre devant une coalition militaire européenne, la plus grande que la France ait jamais eu à affronter. D'un avis unanime des spécialistes en la matière, la campagne de France en 1814 apparaît même comme un chef-d'œuvre de l'art militaire. Malgré l'amenuisement de ses ressources - un soldat contre quatre du continent en armes - il trouve encore les moyens de battre séparément le feld-maréchal autrichien Schwarzenberg, le général prussien Blùcher, les cosaques de Platov, les Wurtembergois (neuf victoires en quarante-cinq jours). Les Alliés doutent même un instant de l'emporter et l'empereur, reparti dans sa présomption, s'estime plus près de Vienne que l'empereur d'Autriche de Paris... Mais la partie est par trop inégale, outre que les Saxons font défection, et surtout, que ses compagnons d'armes l'abandonnent.
Nulle défaillance non plus de sa part à Waterloo où la défaite (de justesse) est due surtout à la non-participation du corps de Grouchy dans la bataille. Il fallait bien qu'il y eut tôt ou tard un raté quelque part pour en finir une fois pour toutes avec cet homme d'État envahissant rejeté par les souverains des dynasties régnantes, décidés à faire rentrer la France dans les rangs. C'est d'ailleurs en se mettant à son école que ses adversaires militaires se sont employés à le battre : attentifs avant tout, sur la recommandation de Bemadotte, ennemi suédois supplémentaire, à se dérober systématiquement devant son commandement et à ne livrer bataille qu'à ses lieutenants. Le prestige du chef de la Grande Armée reste donc intact, aussi bien pour le populaire qui retient surtout le panache de ses éclatantes victoires que pour les experts militaires qui le tiennent toujours pour le plus grand capitaine de l'histoire. La geste napoléonienne en impose toujours à la postérité.
L'HÉRITIER DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Que nous dit d'abord la pièce maîtresse qu'est la conjonction Mars-Neptune ?
Un sens initial s'en dégage au regard du cadre historique, dans la mesure où nous rencontrons la même conjonction chez les trois leaders de la Révolution française : Danton, Robespierre et Saint-Just ; filiation confortée par une répétition, le même indice apparaissant à la Révolution bolchevique chez Lénine, Trotsky et Staline. Ce tronc commun est comme une souche qui s'élargit à la sphère des maréchaux d'empire : Augereau et Masséna, qui font déjà les victoires de 1796 1797 ; Pérignon, noble dévoué à la République, et surtout Kellermann, l'homme de Valmy, symbole du triomphe des armées républicaines.
Le tissu de l'histoire est d'ailleurs fait du cycle Mars-Neptune qui scande le règne de la Commune insurrectionnelle, de la conjonction présente au 10 août 1792 quand le roi Louis XVI est détrôné, à la suivante qui accompagne le 9 Thermidor (27 juillet 1794) alors que Robespierre est renversé. Pour la troisième fois revient cette même conjonction Mars-Neptune au 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), c'est-à-dire au coup d'État qui met fin au Directoire et installe au pouvoir Bonaparte, Premier Consul.
- Je suis la Révolution française.
Sous ce courant cyclique qui se renouvelle, Bonaparte se sent être un continuateur, mais à travers l'incarnation renouvelante de sa génération, à la manière d'un brassage de société ou vont se fondre les hommes de l'ancien régime et les fils des temps nouveaux. Avec sa conjonction en signe double de la Vierge, il part nourri du terreau de la secousse populaire, avec même ses accents "sans culottistes", contribuant à faire le soldat de l'an II, refondu au feu du creuset révolutionnaire et portant au-delà des frontières les torches du nouvel esprit, tout en fermant les écluses du flot national d'une France régicide qui s'était perdue dans le chaos et la tragédie. Fin de la tourbe : avec lui, l'ordre règne.
La transfusion de signe double s'opère même de Bonaparte à Napoléon. Toujours à travers l'empereur se poursuit l’œuvre de la Révolution, au point que, pour les nations européennes, "son passage marqua comme une nuit du 4 août" (Georges Lefebvre), ayant introduit le Code civil dans tous les pays annexés et les royaumes vassaux de son vaste empire.
Cette Révolution avait détruit le vieux monde. L'empereur fonde le monde nouveau, l'âge présent datant de lui. Mais il rebâtit selon les principes et les droits de la Révolution qui vont pénétrer partout et faire le tour du monde, notamment à travers ce Code civil, donnant pour longtemps à la France un rayonnement universel. Grandes et belles vérités désormais immortelles.
- Elles seront la foi, la religion, la morale de tous les peuples, et cette ère mémorable se rattachera, quoi qu 'on ait voulu dire, à ma personne, parce qu'après tout j'ai fait briller le flambeau, consacré les principes et qu'aujourd'hui la persécution achève de m'en rendre le messie (Mémorial).
Ultime contradiction. La fanfare grandiloquente de l'empire, tout en couvrant les lamentations des désastres de la guerre, ne fait pas pour autant oublier que l'héritier de la Révolution française n'en est pas moins un souverain tyrannique, dictatorial, animé d'un "insatiable besoin d'être le centre de tout" (Mollien), faisant tout plier devant lui :
- Il n'y a qu'un secret pour mener le monde, c'est d'être fort, parce qu'il y a dans la force ni erreur ni illusion ; c'est le vrai mis à nu.
Piège dangereux lorsque la force est aveuglée par une excessive confiance en soi aspirée par une ambition infinie.
- La véritable gloire consiste à se mettre au-dessus de son état.
La gloire fascinante de Napoléon, trahi par l'éblouissement de sa puissance, se réduit finalement à un syncrétisme où se côtoient les justifications du pour et du contre.
LE GRAND CAPITAINE
Signalétique initiale de la conjonction Mars-Neptune : cherchant sa voie à l'école de Brienne, le jeune Bonaparte se voit d'abord en futur capitaine de frégate royale de quarante canons, projet aussitôt déjoué par la madré, inquiète à l'idée de voir son cher Nabulio courir les mers. Représentation d'avenir fugace, bien vite dépassée par l'histoire lorsque sa toile de fond marsienne rejoint sa signature.
Jugeons d'abord l'entrée en matière de ce tout frais commandant en chef de l'armée d'Italie de vingt-six ans, petit, maigre, pâle, sec, au teint bilieux jaunâtre, général Vendémiaire reçu par ses aînés déjà consacrés. Un Augereau, un Massena, un Sérurier, généraux de fortune sortis du rang et ayant largement fait leurs preuves, grands gaillards froids, grossiers, méprisants, le toisant rudement. Mais ce gringalet a un regard qui en impose, qui fait presque peur à ces durs à cuire. Et tout de suite, en mots tranchants, il expose ses plans, donne ses ordres d'un ton impérieux et les congédie. S'il a déjà parlé en maître aux chefs, c'est pareillement qu'il prend en main sa troupe indisciplinée de va-nu-pieds faméliques et loqueteux, livrée au désordre. Aussitôt il faut l'entendre mobiliser ses soldats à la conquête de l'Italie, sa proclamation célèbre claquant comme un drapeau. Le charisme qui émane de sa personne est déjà là et il fera de lui le plus extraordinaire meneur d'hommes depuis Alexandre.
La magie neptunienne de son génie militaire, c'est que, d'instinct, il sait ce qu'est un homme de troupe, il sait ce qu'il pense et ce qu'il aime, ce qu'il faut lui dire et comment lui parler. Très vite s'installe une étonnante communion avec ses hommes qui relève d'une véritable participation mystique, la silhouette légendaire du "petit caporal" à la redingote grise, au chapeau bicorne et à la main au gilet se découpant sur l'ombre des combattants. Rien ne livre mieux la profondeur de cette communion intime que cette réflexion venue après une de ses familières tournées d'inspection au bivouac :
- Je fais mes plans de bataille avec les rêves de mes soldats endormis.
Fascinés par le génie de leur chef - brasseur de rêves rêvé par eux à l'image du frémissant Bonaparte franchissant les Alpes (1800) de Jacques-Louis David - ceux-ci sont gagnés par une ivresse générale, au point de le vénérer et de le servir comme s'il n'y avait pas pour eux de plus grand bonheur. Il peut leur demander des prodiges de courage, de résistance, d'héroïsme et de sacrifice ; à la sortie du camp de Boulogne-sur-Mer en 1803, emportés par une ardeur inexprimable, ils sont prêts à le suivre au bout du monde. Il ne fait qu'un avec eux et c'est une armée invincible qui s'engage dans le sillage de ce géant et de son envolée impériale, le "grognard" et "son" empereur, le "petit tondu" lui servant même de fétiche. Il est vrai que Napoléon ne craint pas de s'exposer au feu de l'ennemi ; sur le terrain des combats, il risque sa vie lui-même : une dizaine de chevaux seront tués sous lui. Bref, il est des leurs.
- Mes soldats étaient fort à leur aise, très libres avec moi ; j'en ai vu souvent me tutoyer. Je passais pour un homme terrible parmi les officiers et peut-être parmi les généraux, mais nullement parmi les soldats. Ils avaient l'instinct de la vérité et de la sympathie, ils me savaient leur protecteur et, au besoin même, leur vengeur... (à Las Cases). - Jamais on a vu tant de dévouement de la part de soldats que de la part des miens. Dans tous mes malheurs, jamais le soldat, même expirant, ne s'est plaint de moi ; jamais homme n 'a été servi plus fidèlement par ses troupes. La dernière goutte de sang sortait de leur veine avec le cri de : "Vivre l'Empereur" (à O'Meara).
Exagération, comme toujours, avec cet homme qui a oublié qu'il se faisait détester aux pires moments des combats où il demandait l'impossible à ses soldats. Ce n'en est pas moins vrai, pour l'essentiel et jusqu'au bout de son aventure.
S'il "électrise" à ce point ses soldats, objets d'une sorte d'envoûtement, c'est qu'il est sous haute tension, soulevé lui-même par une grandiose histoire. Dès qu'il paraît sur un champ de bataille, la victoire accourt au-devant de lui et pendant une décennie, il sera invincible. Ainsi, en un style brillant qui frappe les imaginations, verrons-nous le vol de l'aigle de victoire en victoire, d'une capitale à l'autre de l'Europe, entre Lisbonne et Moscou, du tambour d'Arcole au glas de Waterloo.
Au passage, relevons la note neptunienne d'un stratège illusionniste, expert à mystifier l'adversaire, artiste des ruses en écrans de fumée, comme lorsqu'il fait grand tapage de ses batteries de tambour pour impressionner ou fait diversion en attisant les feux des bivouacs, manœuvrant notamment l'ennemi pour qu'il déplace son dispositif afin de mieux le faire tomber dans son piège.
Une autre part revient aux ressources de l'opposition Jupiter-Uranus triangulant la conjonction marsienne. C'est elle qui donne à ce génie tumultueux des audaces inouïes qui dépassent l'entendement de ses ennemis. Ainsi déjà en est-il de la prouesse de Bonaparte faisant franchir à son armée d'Italie le col du Grand-Saint-Bemard, terrible expédition, aventure titanesque !
Génie militaire du Feu, il "vole comme l'éclair et frappe comme la foudre", déclare déjà Le Courrier de l'armée d'Italie du 23 octobre 1797. Sa qualité maîtresse de stratège est de bousculer l'ordre établi en inaugurant le style (uranien) de la guerre-éclair, convenant si bien à son coup d'œil fulgurant. Dans les annales militaires de tous les temps, il n'est pas de pages plus brillantes que ses campagnes qui ont pour résultat une capitulation de l'adversaire sur-le-champ, et rien n'égale le faste guerrier éblouissant d'Austerlitz. Commencée vers sept heures du matin le 14 juin 1800, avec un ennemi largement supérieur en nombre, la bataille de Marengo s'achève brillamment vers vingt heures. AAusterlitz, avec un Français contre deux austro-russes, la partie du 2 décembre 1805 engagée sur les 7 h 00, se termine vers 17 h 00 par une victoire totale avec une charge de la Garde légendaire. Sans oublier deux victoires en un seul jour, à léna et Auerstàdt le14 octobre 1806, où la Prusse s'effondre, ni la victoire remportée en deux heures contre les Russes à Friediand le 14 juin 1807...
- Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui confonde l'orgueil de nos ennemis !
Tout le style (Soleil-Jupiter-Uranus) du personnage est là. Comme il est dans la totalité de conviction de l'empereur des grands jours :
- Avant demain soir, cette armée est à moi ! (à la veille d'Austerlitz).
- Je les tiens donc ! Dans un mois nous serons à Vienne ! (il y sera trois semaines plus tard).
Et dans les mauvais jours, le même état d'esprit tourne à la présomption, excès de confiance contribuant à le perdre.
Son rythme d'ultra-chaud est celui d'une troupe qui se déplace à marches forcées. Le grognard fait la guerre avec ses jambes - jusqu'à cinquante kilomètres par jour, en avant, toujours plus vite - de même que ses coursiers brûlent les chemins et qu'il est lui-même toujours en haleine, inlassable, partout.
Un engagé de 1803 estimera avoir couvert à pied en dix années trente-six mille kilomètres. L'ampleur géographique des campagnes napoléoniennes est sans pareille : elle couvre toute l'Europe du Portugal à la Russie. Ce brassage continental que vivent les grognards - plus âgés que leur chef - répond à une génération particulière concernée par les passages d'Uranus en Poissons (1752-1759) et en Bélier (1760-1767).
La valorisation uranienne des Poissons a départagé deux populations en raison du caractère double du signe. D'un côté, celle de l'extrême resserrement de l'être, pleinement vécu au temps tragique de la Révolution française : détention, captivité, prison (la Tour du Temple, la Conciergerie, Sainte-Pélagie, le Luxembourg) outre l'exil des émigrés, tenant aussi de l'autre bord. Celui de l'extrême dilatation de l'être à valeur de cosmopolitisme, s'exprimant, après l'entreprise américaine de La Fayette et des Lameth, par cette fulgurante trajectoire militaire mélangeant pendant quelques années une dizaine de populations différentes. A la fin, on parle toutes les langues dans la Grande Armée.
La part en revient aussi grandement et même plus encore à Uranus en Bélier - signature de la moitié des maréchaux de l'Empire - composante spécifique d'une génération qui, du plus profond de ses entrailles, libère et fait gicler une pulsion explosive trouvant naturellement son climat favori dans l'aventure risquée, les exploits, le paroxysme, le jusqu'au-boutisme périlleux. En quelque sorte, une génération de têtes fortes et aussi de têtes folles, sinon de têtes brûlées.
Le grand capitaine avait eu aussi ses défaillances : il n'avait pas cherché à perfectionner les armes héritées de l'Ancien Régi me, il n'avait pas utilisé les ballons d'observation des aérostiers... Mais le sort de son règne se jouait ailleurs :
- II n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit. A la longue le sabre est toujours battu par l'esprit.
Hélas, le souverain n'eut pas toujours l'esprit de son côté.
L'HOMME D'ÉTAT
En guise d'introduction, commençons par une comparaison.
Parmi les deux cents monarques européens dont nous ayons les données de naissance, celui qui ressemble le plus astrologiquement à Napoléon, partageant deux positions majeures communes, est Louis XIV, dont il était d'ailleurs un fervent admirateur :
- Depuis Charlemagne, quel est le roi de France qu'on puisse lui comparer sous toutes les faces ?
Tous deux ont Jupiter du Scorpion conjoint à l'Ascendant et le Soleil en secteur X conjoint au Milieu du ciel, Jupiter aspectant celui-ci ; et si chez le Bourbon, le luminaire diurne est en Vierge, du moins a-t-il la Lune et Vénus en Lion. Ne sont-ils pas les deux sommités françaises du pouvoir absolu ? Et encore, le roi-soleil n'avait-il pas déjà le sceptre dans son berceau ?
Chez l'empereur, le dispositif louis-quatorziste Jupiter-Soleil s'élargit à l'architecture d'un triumvirat complété par Uranus, ces trois composantes constituant le pilier de son édifice interne. Chacun des trois prête main-forte aux deux autres pour converger sur un centre où la totalité de l'être impose sa passion : élixir enivrant de puissance, extase du pouvoir, ivresse de gloire. Car la vraie passion de Napoléon n'est pas la guerre et, pour un temps du moins, le souverain civil en lui est plus grand encore que le capitaine.
Puisque le mot clé de passion est lâché, rappelons que dans son Traité de Caractérologie (PUF, 1945), René Le Senne fait de Napoléon un Passionné (Emotif-Actif-Secondaire). "L'État c'est moi" est la devise de ce type, "homme de la plus haute tension", parce que poussant toujours "le plus à fond la mobilisation de ses forces intimes" et remplaçant "les passions par une passion qui est l'âme de sa vie" ; passion maîtresse pouvant conduire aux excès, à la témérité, à l'hypertrophie tyrannique de la volonté... Totalité concentrée dont nous retrouvons les facettes à travers ses trois personnages intérieurs.
A la souche de Jupiter du Scorpion qui se lève se
dégage une vigoureuse vitalité animale ; tempérament exubérant aux
désirs impérieux, aux aspirations exigeantes, affirmant pleinement
son souffle vital. Il y a là comme une forte présence physique, au
magnétisme personnel attractif,
- Il ne faut pas de si, ni de mais, il faut réussir. - Pour moi, je n 'ai qu 'un besoin, c 'est celui de réussir.
La culmination du Soleil en Lion, quant à elle, spécifie plus particulièrement la tension verticale ascensionnelle d'un moi en aspiration de grandeur. L'ego, qui se veut lumineux, est essentiellement en quête d'autorité, de suprématie, de noblesse, de prestige, d'éclat, d'opulence, jusqu'au risque du théâtral. L'aigle désire planer dans toute sa majesté, en se couvrant de gloire.
- Ce que je cherche avant tout, c'est la grandeur : ce qui est grand est toujours beau (à Denon). - Un gouvernement nouveau-né doit éblouir.
L'air qu'on respire ici est héroïque, évoquant l'Antiquité gréco-romaine. On songe aussi au prestige de la pompe officielle de l'Empire, à l'éblouissement du luxe de la Cour, qui dépasse les splendeurs de Versailles. Non seulement, grand maître dans l'art de conduire les hommes, Napoléon est un merveilleux comédien, mais il est encore plus le grand metteur en scène de l'histoire d'un temps prestigieux.
- Je suis né d'une famille pauvre et j'occupe le premier trône du monde. J'ai fait la loi à l'Europe. J'ai distribué des couronnes. J'ai donné des millions... - Je suis tellement identifié avec nos prodiges, nos monuments, nos institutions, tous nos actes nationaux qu 'on ne saurait plus m'en séparer sans faire injure à la France.
Pour ce qui est d'Uranus du Taureau qui se couche, se fait entendre en lui l'appel d'une transcendance où puisse s'affirmer un totalitarisme de la passion passant par l'individualisme pour le dépasser.
- L'homme supérieur n 'est sur le chemin de personne. - Je ne veux naître de personne... (refusant le titre de roi).
En une conscience tendue, son esprit "concentrationniste" se ramasse tout entier sur le point où il vit ; démarche quasi paranoïaque ou obsessionnelle de l'inventeur qui oublie tout, femme, enfants, situation sociale, pour ne penser qu'à son invention et qui y pense constamment et exclusivement, comme Kepler aux orbites planétaires. D'où, d'autant plus, son évidence, sa persuasion, sa percussion. Également cette haute tension d'un homme incandescent, conduit à la frénésie, voué au vertige de la démesure, au rythme d'une vie exténuante qui le condamne à une usure rapide, tel un météore flamboyant éphémère.
Naturellement, tout cela en fait un suractif infatigable qui remplit des journées d'occupation de dix-huit heures, épuisant tous ses collaborateurs.
- Le travail est mon élément, je suis né et construit pour le travail. J'ai connu les limites de mes jambes, j'ai connu les limites de mes yeux ; je n 'ai jamais pu connaître celles de mon travail. (...) Je travaille beaucoup, en dînant, au théâtre ; la nuit je me réveille pour travailler... (...) C'est la volonté, le caractère, l'application et l'audace qui m'ont fait ce que je suis.
Sans oublier, bien entendu, que cette motricité d'athlète est coiffée par un immense esprit, à la dimension d'un démiurge politique. A ce couronnement entre en scène l'agent unificateur de notre triplice de géants ; Mercure du Lion au chapiteau du thème. Nous reviendrons sur les facultés intellectuelles de l'homme.
En attendant, c'est à cette donnée mercurienne majeure que se rapporte la mobilité de l'être, car son personnage a considérablement varié sur le parcours de son existence pourtant courte. On est même étonné de la métamorphose qui s'opère en lui au cours de sa trajectoire de vie, sa mutation répondant au déplacement du centre de gravité d'un pôle à l'autre de sa triade. Certes, son évolution eut pu suivre le rythme diurne du lever, de la culmination et du coucher en faisant passer Jupiter avant le Soleil, mais ici prévaut l'ordre chronocratorique archétypique qui assimile le Soleil à l'accès à la majorité du jeune homme, apollinien en verticale tenue d'esthète idéaliste, et Jupiter à l'homme mûr, maturité avantageuse et épanouie, en horizontal étalement réaliste.
"Le roi est un soleil" : ainsi parle le cardinal de Bérulle à propos de Louis XIV, et François Bluche comptabilise dix-sept médailles le rattachant à Apollon, dont celle bien connue des astrologues, que fit frapper Morin de Villefranche à sa naissance, en y reproduisant son thème ; médaille toujours disponible à la Monnaie de Paris. Mais le roi-soleil avait des devanciers : l'astre diurne était un des emblèmes de Charles VII, et Charles VIII est explicitement assimilé à Phébus dans un manuscrit ayant appartenu à Louis XII. Et bien avant, on avait déjà assisté à l'éclosion d'une théologie solaire des empereurs romains.
En entrant dans la symbolique astrologique du Soleil, cet astre se présente comme une surdétermination des valeurs fondamentales de Dieu, du père et du roi ; chaîne analogique où se condensent également l'État, la chevalerie, les héros, les honneurs, l'or, toute perfection à l'image de son idéogramme, cercle entouré de son point central, évocateur de la couronne royale. Dans l'inconscient collectif, un lien existe entre ces entités : Dieu le père, le Christ-roi, le roi père des peuples, l'autorité étant le dénominateur commun de cette triade. L'Egypte a son pharaon-soleil et dans l'empire des Incas, le souverain s'appelle "Fils du soleil". C'est d'ailleurs le Soleil qui, astrologiquement, confère son charisme au souverain, équivalent psychique de son blason ou de ses armoiries.
Comment, avec son Soleil du Lion culminant, notre souverain n'aurait-il pas eu droit à sa hiérophanie ?
C'est un lion - pur attribut solaire - qui est l'emblème du Consulat, Bonaparte s'étant rallié à "un lion étendu sur la carte de France, la patte prête à dépasser le Rhin...", et lui-même s'assimile au félin :
- Soldats, le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par l'armée russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion...
- Je suppose que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le Lion est mort (à Murât en 1814).
- Vous vous êtes battus comme des lions... (aux adieux de Fontainebleau à sa Garde).
On peut même évoquer les pieds "à griffes de lion" de fauteuils et meubles de style Empire.
- Je suis tantôt renard, tantôt lion. Tout le secret du gouvernement consiste à savoir quand il faut être l'un ou l'autre (au Conseil d'Etat, mars 1806).
Le premier "entre en malice" tandis que le second se montre au grand jour, et quant au premier, l'évocation de dard enveloppé de soie fait naturellement penser au Scorpion, auquel s'assimile l'aigle placé au sommet de la hampe des drapeaux, les ailes légèrement éployées, la tête tournée vers la droite, la serre gauche tenant un fuseau de Jupiter sans éclairs.
C'est d'ailleurs en parfait solarien, au masque romain, que se découpe la silhouette du jeune Bonaparte. Plusieurs de ses bustes (Corbet, Iselin, Houdon, Canova) ont fière allure avec un regard droit comme une épée, pur comme l'or, et un profil d'airain. Et très apollinien est le portrait d'Edouard Détaille (Musée de l'armée), celui de Philippoteaux (Musée de Versailles) ou de Gérard (Musée de Chantilly). Quand ce n'est pas un fiévreux portrait au regard fauve et au profil d'aigle (Boilly, Gros, David). En tout cas, ce dont rêve le soldat lui-même, c'est de l'apollinien, héros romantique auréolé de légende, à l'image aussi bien du Bonaparte au pont d'Arcole de Gros, à l'allure cambrée, cheveux au vent, franchissant l'obstacle sabre dans une main et drapeau dans l'autre, que du Bonaparte franchissant les Alpes de David, frémissant sur son fougueux cheval tout cabré, port de tête dominateur, traçant d'un bras tendu vers le sommet un en-avant irrésistible. Bonaparte se drape si bien dans son Olympe, dressé superbement sur son char de triomphe, que l'identification s'approche de la perfection : c'est même un feu d'artifice ! Dans ses souvenirs de jeunesse. Marmont l'assimile carrément à l'astre : "il était le soleil levant...". Plus tard, les Polonais de Cracovie le verront encore tel : "Ô Seigneur !... nous vous voyons semblable au soleil qui brille au firmament..." Et il n'est pas étonnant que sa victoire suprême se soit confondue avec le soleil d'Austerlitz.
- Les grands hommes sont des météores destinés à brûler la terre.
II n'est pas de type de Feu plus flamboyant et d'une flamme aussi pure.
En avril 1807, du château de Finckenstein en Prusse où il est, il écrit à Talleyrand : - C'est un très beau château où j'ai beaucoup de cheminées, ce qui m'est fort agréable, me levant la nuit J'aime à voir le feu.
Même au figuré. A Montholon, admirant rétrospectivement Murât à la charge et ses autres maréchaux à l'oeuvre, il déclare : - Ils étaient bien beaux au feu !
Et, par-dessus tout, n'est-ce pas un énorme embrasement que le grand fracas de l'épopée napoléonienne ?
Mais le feu sacré de la légion épique des maréchaux de l'Empire va s'éteindre.
En Napoléon, le solarien cède progressivement la place au jupitérien, et si l'empereur fait toujours claquer dans l'air les oriflammes de l'aigle impérial, sa puissance finit par s'amollir. A la naissance de son fils, le roi de Rome, on est fort loin du Bonaparte longiligne et fuselé de Marengo ! Héros domptant le destin avant d'être vaincu par lui, l'homme s'est empâté, le dieu lumineux est devenu déjà une masse bedonnante. C'est le Napoléon à l'épaisse silhouette, alourdi sur sa monture, vu par Meissonier en 1813 (Musée de la Légion d'Honneur), et plus encore celui de Paul Delaroche de 1814 (Musée de l'armée), obèse accablé, comme effondré sur sa chaise, à l'heure de l'abdication.
Arrive en dernière séquence l'astre qui se couche, sans trace morphologique. C'est l'uranien qui se présente dans une transfiguration au-delà du jupitérien détrôné, en lui tournant le dos (opposition). L'aigle abattu, voici Prométhée enchaîné sur son rocher, se découvrant une puissance nouvelle, brandissant même un pouvoir transcendant. Le temps oublieux ayant effacé les mauvais souvenirs de la tourmente de l'empire, les peuples, re soumis à l'absolutisme de rois passéistes, décantent son image pour ne retenir de l'empereur que la noble figure du "fils de la Révolution". D'une Révolution française elle-même purgée des saturnales de l'échafaud, épurée à son idéal libérateur. C'est l'esprit moderne civilisateur qu'avait véhiculé dans son souffle tricolore la Grande Armée en marche sur le continent ; du moins, tant qu'elle ne heurtera pas le nationalisme des peuples. Aux Cent Jours, l'empereur arbore les trois couleurs, se veut souverain constitutionnel et tient parole. Finalement, nouvelle figure de progrès et chargé de promesses d'avenir, le captif est redevenu pour la légende des chaumières un soldat de la liberté, l'évangile de Sainte-Hélène annonçant la venue de l'émancipation des nations qui va ébranler les trônes.
Merveille de la représentation astrologique qu'est l'opposition faisant cohabiter en l'être deux individualités contraires, il n'est pas déplaisant de voir comment Michelet se représente l'antinomie de ce Janus Jupiter-Uranus : "Par une maladresse insigne, on le logea à Sainte-Hélène, de manière que, de ses tréteaux si haut placés, le fourbe pût faire un Caucase." Laboratoire de légendes, fabrique de faux...
Unité au-delà de la discontinuité dans une ultime métamorphose, Napoléon savait qu'il allait devenir prophète annonciateur de temps nouveaux : - Nouveau Prométhée, je suis cloué à un roc où un vautour me ronge. Oui, j'avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France, le feu est remonté à sa source et me voilà !
-
Phénix revenu de son feu uranien, le proscrit, débarrassé de son trône jupitérien non désavoué, fait oublier le César en confisquant à son profit l'esprit démocratique du Napoléon du peuple.
Revenons à ce Mercure du Lion culminant au point nonagésime - Mon grand talent, c'est de voir clair. C'est la perpendiculaire, plus courte que l'oblique (à Gourgaud à Sainte-Hélène).
Un Mercure épaulé à Saturne, lui-même en sortie de culmination. Dès l'école de Brienne, le jeune Bonaparte s'intéresse aux mathématiques et à l'École militaire de Paris, il se fait remarquer par son goût des sciences. Il est allé jusqu'à dire à Laplace qu'il s'affligeait - on ne peut être partout - de ce que la force des circonstances l'eut dirigé vers une autre carrière le tenant éloigné des sciences.
Mais cette intelligence qui est reine en sa personne, surtout réaliste, est vaste et puissante, d'une large vision synthétique en même temps que très appliquée concrètement. Très tôt, son esprit s'est abreuvé de lectures mémorisées, embrassant tous les domaines, au point de devenir éblouissant de connaissances, avec des idées nettes, fortes, profondes, répondant à son souci d'ordre qu'il met en toutes choses.
Ne nous étonnons pas de voir - il n'a que vingt-huit ans – ce tout frais général de 1796 en Italie, qui, non content d'avoir vaincu, négocie avec l'ennemi par-dessus les autorités parisiennes, s'installe en prince à Milan au palais Serbelloni, reçoit les ambassadeurs et crée les rouages de l'État nouveau en déjà véritable homme d'État. Représentons-nous-le aussi, trois ans plus tard, assisté de Cambacères, de Daunou... (il sait à cette époque là choisir ses collaborateurs et les écouter), dictant le texte de la Constitution du 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799), rédaction des projets de loi et des règlements d'administration publique. Laquelle institue, en son article 52, le Conseil d'État, suprême instance juridique qui constitue aujourd'hui le système administratif d'une trentaine de pays. Son activité s'appliquant à tout, et souvent dans le même temps, les idées ne lui manquent pas, au vol, comme, par exemple, en voyageant dans sa berline, simplement, de décider de faire planter des platanes le long des routes pour éviter l'éblouissement des chevaux par le soleil...
Cet homme d'action tout tourné vers l'efficacité de ses efforts, n'en a pas moins une grande vie de l'esprit. En témoigne, avant tout, sa fringale de lecture. Cette passion du livre a commencé très tôt avec les ouvrages de son père. Sous-lieutenant en garnison à Valence, il dévore la bibliothèque d'un libraire, prenant notes de ses lectures. Devenu général, il constitue à Paris sa première bibliothèque. Quand il part pour l'Italie, il a soin de se faire accompagner de livres, et plus encore pour son expédition d'Egypte. A son retour, sa bibliothèque de la Malmaison rassemble six mille volumes. Il intervient pour la bibliothèque du Conseil d'État, et c'est sur son ordre que sont constituées des bibliothèques aux Tuileries, à Saint-Cloud, à Trianon, à Fontainebleau, à Compiègne, à Rambouillet. Ses lectures de choix sont naturellement l'histoire, mais aussi la géographie, le droit, la religion, sans pour autant négliger le théâtre, la poésie et même le roman dont il fait une consommation surprenante. En campagne, il se fait emporter des centaines d'ouvrages qu'il lit dans sa berline. A Schônbrunn même, ne trouvant pas lecture à son goût, il prescrit la constitution d'une bibliothèque de trois mille livres (comme s'il devait y être souvent), projet qui n'eut pas de suite. A son départ pour l'île d'Elbe, il ne manque pas de s'équiper en puisant dans la bibliothèque de Fontainebleau, et après Waterloo, son bibliothécaire particulier sera chargé de lui composer une bibliothèque d'au moins dix mille volumes, projet contrarié par l'hostilité du stupide Blûcher.
Toujours Mercure satumisé à l'honneur, jamais, au surplus, nous n'aurons vu un chef d'Etat aussi près des grands esprits de son temps. Pour être en compagnie des savants, il se fait admettre à l'Institut, à la section Arts mécaniques des Sciences physiques et mathématiques, assistant aussi souvent que possible aux séances. Déjà, à sa campagne d'Egypte, il s'était fait accompagner d'une pléiade de savants et d'artistes, ce qui permit notamment à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes. Il assiste à la séance de l'Institut du 7 novembre 1801 pour écouter le Milanais Volta sur l'électricité et lui décerne une médaille d'or pour sa pile, décidant de créer un prix dans le but as fixer l'attention des physiciens sur cette partie de la physique qui est à mon sens le chemin des grandes découvertes ! Il s'adresse sans exclusive à tous les savants d'Europe et couronnera des chercheurs de Berlin, de Londres, de Paris. Berthollet, Corvisart, Cuvier, Daubenton, Fourcroy, Jussieu, Lacepède, Lagrange, Laplace, Monge, Montgolfier, Volney... sont récompensés et même couverts d'honneurs pour leurs entretiens dont certains lui sont familiers.
- C'est moi qui ai créé l'industrie en France.
Ayant compris les formidables potentialités du machinisme naissant, il contribue à son développement, créant les écoles des Arts et Métiers derrière l'École Polytechnique et l'École Normale Supérieure venues de la Révolution française, et étendant les prix aux inventeurs de machines et fondateurs d'établissements visités par lui. Il a inauguré l'ère de la science contemporaine.
Dans un tout autre registre de l'activité de l'esprit se présente son œuvre personnelle, qui est un certain monument en lui-même : le Code civil qui porte son nom. Ouvrage collectif, certes, avec ses 2 281 articles, mais, ayant participé à 57 des 102 séances de sa rédaction, Bonaparte en plus de l'instigateur en a été le principal auteur, mercurien du Lion organisateur et administrateur. Puis encore, voici le mercurien de la communication - Du haut de ces pyramides...
Par ses bulletins et ses proclamations, chefs-d'œuvre de l'art oratoire (Mercure-Lion), et mettant à profit la presse et l'image, Napoléon s'est forgé sa légende de son vivant, que viendront compléter les gravures, les figures et les mots apocryphes. Il a su parler à l'imagination des peuples, et le Mémorial de Sainte-Hélène achèvera le culte napoléonien.
Enfin, par sa présence en IX et en opposition de la Lune, sur le fond de quatre occupations de l'axe voyageur III-IX, ce même Mercure présente une autre face du personnage : l'itinérant. L'homme est constamment sur les routes, sillonnant provinces et pays, devenant même un des grands voyageurs de son temps. Sa berline avait fini par devenir un véritable bureau ambulant, aménagé de tiroirs et de compartiments, où il traitait toutes sortes de dossiers et d'où il réglait à distance les affaires de l'État.
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