Astrologie Individuelle
(Théorie)

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Noces d'Or Astrologiques

Eh oui ! cela fait cinquante ans que je suis venu à l’astrologie.

 

C’était quoi, d’abord, ce lointain commencement ? En automne 1934 se précise en moi un spectacle qui m’intrigue depuis un certain temps. Je vois mon frère aîné, Armand, relever dans des livres des signes et des chiffres avec lesquels il trace de curieux dessins circulaires. Interrogation faite, il m’apprend que ce sont des cartes du ciel et m’explique ce que c’est, m’encourageant du coup à apprendre moi-même. A peine puis-je vaguement fantasmer.

 

Treize ans à la campagne et pour tout potage de l’esprit un certificat d’études …D’autant qu’au départ, je n’ai en pâture qu’une maigre littérature. Pour commencer, une pauvrette brochure, depuis longtemps perdue et que ma mémoire ne peut identifier, qui me laisse le lointain souvenir d’une gentillette initiation au calcul de la carte du ciel, assortie toutefois d’une faramineuse introduction à l’interprétation. Comment ne serais-je pas soulevé d’enthousiasme ? Voilà, par exemple, qu’avec un Mars en Bélier mal aspecté, je pouvais prédire une mort violente ! Quelle formidable sensation ! C’était écrit et j’avais de toute façon envie d’y croire.

 

Bien vite vient s’ajouter un cours de Georges Muchery, me donnant l’impression d’un savoir un peu plus compliqué et qu’il y a beaucoup à apprendre. Arrive ensuite le Manuel d’Antarès : Ah celui-là, avec ses interprétations à l’emporte-pièce et sa technique mécanisée, quel effet ! Puis défilent Janduz, Privat, Beer, Gouchon, Choisnard, outre quelques menues crottes d’astrolaillons …

 

A mesure que s’étoffe mon rayon de bibliothèque se précise l’impression de me trouver dans un monde anarchique : à partir d’une même base, d’un fond commun, chacun y va de son couplet personnel. Mais alors, pourquoi pas moi ? Rien ne peut mieux convenir à la liberté d’esprit de l’uranien que je me découvre être. Je retiens quelques leçons de-ci, de-là. Assez vite, Choisnard m’a convaincu qu’une planète proche de l’Ascendant ou du Milieu du ciel est forte. Je glane, butine, grappille, cherche mon bien un peu partout, me construisant à tâtons un savoir en points d’interrogation et de suspension. Je vous dirai comment j’en suis sorti, mais, préalablement, il faut vous faire part de l’influence, comme sujet d’attraction, exercée sur moi, par les périodiques de l’époque : le Grand Nostradamus de Maurice Privat, le Chariot de Georges Muchery, Demain de G. L. Brahy.

 

Ce qui me fascine alors plus que tout, c’est la prévision qui s’étale sur leurs pages ; exercice auquel se livrent plus particulièrement A.W., Nitibus, Arista et A. Volguine, dans les successifs Almanach astrologique de Chacornac. C’est d’abord béat d’admiration que je suis devant ces gens qui paraissent jongler avec les ingrès et les éclipses, devisant en experts des finances, de la diplomatie, de l’industrie, de la santé publique, des sciences, des arts, des mœurs, de la jeunesse, de l’agriculture, etc …et – s’il vous plait – saison par saison, mois par mois, pays par pays !

 

Mais il suffit de quelques années pour passer de l’émerveillement au désenchantement, découvrant que ces aînés qui croient savoir ne savent rien et paraissent ne pas le savoir. La déception d’une foi naïve, comptez que mon Mercure en Scorpion en fait son profit.

 

Aujourd’hui que je relis ces textes prévisionnels, échelonnés sur la décennie trente, je mesure bien plus l’abîme où ils étaient égarés : c’est dans le vide total qu’ils erraient et la leçon est encore utile aujourd’hui. Pour l’année 1929 qui voit éclater la plus grande crise économique de tous les temps, rien de spécial n’est annoncé, ni dans le Voile d’Isis, ni dans l’almanach Raphaël. En 1932, au creux de vague de cette immense dépression, aucun astrologue (l’Almanach Chacornac fait pourtant venir en renfort un Allemand et un Anglais) n’aborde le sujet, comme si la crise n’existait pas ou qu’il ne fallait pas d’abord tenter d’en prévoir le cours, alors que tous se perdent dans un luxe inouï de choses futiles ou s’égarent, genre « la Perse va former une alliance avec la Russie, au détriment des intérêts anglais ». De l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne, rien ne percera des prévisions de 1933 ; rien non plus, pour les années suivantes, du Front populaire en France et de la guerre d’Espagne en 1936, de la guerre asiatique en 1937, de la tragédie en 1939 … Rien !

 

C’est pourtant cet intérêt passionné pour la prévision générale qui va me fixer très tôt à l’étude de la « mondiale ». Un signe : ma première publication est un petit texte : « L’Espagne et les astres » que publie L’Yonne républicaine du 26 décembre 1937. A la suite d’une voyante qui venait d’annoncer la victoire future de Franco, j’y proclame la défaite de celui-ci et la fin de la guerre pour février 1938. Passons sur mon innocente autosatisfaction politique ; n’empêche que pour la première fois, j’expérimente prévisionnellement le rapport d’une triple conjonction Soleil-Vénus-Jupiter et d’un acte pacifique. Or, l’entrée de ce mois se signale par la seule détente diplomatique de l’année avec un accord anglo-italien pour la Méditerranée ; et ce fut la même triplice du Verseau qui me fit prévoir la fin de la guerre d’Algérie deux révolutions jupitériennes plus tard, outre que cette guerre d’Espagne finit à la conjonction Soleil-Jupiter suivante de mars 1939. Derrière l’erreur se profilait une matière de savoir.

 

C’est l’opposition Saturne-Neptune de 1936 qui constitue mon premier véritable terrain d’observation, ma matière première initiale, parce qu’il se passe parallèlement à elle un ensemble d’événements particuliers : Front populaire, guerre d’Espagne, procès de Moscou et pacte Antikomintern de Berlin. Mon frère perçoit un dénominateur commun à ces  événements, posés comme situations antinomiques (exception du Front populaire) à ce qui s’est passé sous la conjonction précédente des deux mêmes planètes en 1917 avec la venue du communisme au pouvoir en Russie. L’idée du phénomène de la cyclicité nous vient à l’esprit et ce cycle en ses deux phases  nous pilote vers l’investigation des grandes conjonctions. Ainsi s’élabore un rudiment de vrai savoir où mon frère met en place de réelles corrélations. Se rendant acquéreur du journal mensuel L’Avenir du monde en 1938, il y publie une série d’articles sur « Le Thème du XXe siècle », premier tableau sérieux de reconstitutions astro-historiques. Ce qui contrastait avec le désert de bavardage de nos diserts prévisionnistes.

 

On peut commencer à comprendre certaines choses à un niveau donné d’observation sans encore avoir de prise de connaissance à l’échelon supérieur : c’est l’état du savoir qui était le nôtre à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Je renvoie le lecteur à L’Astrologie mondiale pour mon récit du traumatisme occasionné par l’éclatement de cette guerre, de ma remise en cause et de ma récupération.. Mais combien d’astrologues, intérieurement engagés comme moi, se sont remis radicalement en question ? Le modèle du genre est Volguine qui, dans ses Cahiers astrologiques de septembre 1939, répète que la guerre n’aura pas lieu et tente de se repêcher en disant que si elle éclatait, de toute façon elle serait très courte. Cette obstination dans l’erreur ne justifiait-elle pas une explication à la réapparition de la revue après la guerre au numéro un de janvier 1946 ? La sanction de cette dérobade à soi-même sera une continuation dans l’erreur.

 

C’est parce que je suis passé par une traversée aussi mouvementée qu’au lieu de m’endormir sur des lauriers imaginaires, j’ai voulu être sûr de ne pas poursuivre une chimère en me durcissant dans un effort exigeant. Le lamentable spectacle de mes aînés prévisionnistes était la preuve patente que l’exploration astrologique se prêtait surtout à une galopade de la folle du logis : qu’il était facile de gamberger, de batifoler dans les étoiles ! Si j’attache un prix à la rigueur technique, en particulier au « pronostic expérimental » visant une répétition du même en série, c’est de là que cela vient. Un astrologue que le doute profond sur sa pratique n’a pas traversé reste suspect.

 

Le danger véritable, ce n’est pas de se « casser la gueule » dans une prévision folle, rien ne valant la saine leçon de l’échec patent ; c’est au contraire de ne pas « se mouiller ». J’ai connu de braves confrères qui ont fait une doucette carrière dans la considération générale ; ils interprétaient dans les années 60 ou 70 de la même manière qu’ils pratiquaient déjà dans les années 30 ou 40, comme s’ils n’avaient rien appris, tournant gentiment leur petite moulinette pour concocter un résultat vague ou flou qui contenait juste assez de vérité pour rendre son erreur vraisemblable. J’ai toujours fustigé cette « astrologie de papa » qui se suffit de pas grand chose, préférant même à cette tiédeur forcément suspecte l’aventurisme d’un Léon Lasson, médusant le monde astrologique en 1938 par l’annonce fracassante d’un attentat mortel sur la personne de Mussolini telle semaine de l’année (qu’aucune leçon du pronostiqueur n’ait été tirée de l’échec de ce pronostic étant une autre affaire).

 

Ce qu’il ne fallait pas faire est d’ailleurs ce qui fleurissait plutôt dans la littérature spécialisée de l’immédiate après-guerre. En 1947, une astrologue bien connue, Jeanne Dumonceau, m’avait demandé de participer à une soirée de son club spiritualiste, en me proposant de traiter le sujet : « comment prévoir le sexe des enfants ? ». L’infortunée avait compté que je récite le couplet bien connu de l’influence lunaire, habitué que l’on était à répéter le « on dit » traditionnel. Quelle ne fut pas sa stupéfaction indignée de m’entendre dire, à la tribune, que j’avais vérifié sur ma mère la succession de mes frères et sœurs et que la règle en question s’était révélée fausse, cela me suffisant pour la rejeter définitivement ! Comment en étais-je arrivé là et que s’était-il passé au cours de ma formation ?

 

Sans mon frère Armand, aurai-je été astrologue ? Impossible de le savoir, le milieu ayant été particulièrement propice au terrain personnel, milieu dont il a été l’agent privilégié. Je lui dois en tout cas l’essentiel : la mise sur cette voie. Pour le reste, sa correspondance et sa conversation m’ont été très utiles et stimulantes, mais dans un laisser-faire. C’est pour cela qu’en bon uranien, j’estime avoir tout appris par moi-même.

 

Cette impression d’avoir à construire mon astrologie personnelle, c’est naturellement petit à petit qu’elle s’est imposée à moi, au fur et à mesure d’une expérimentation insatisfaite de « l’astrologie des autres », entendant par ce terme la mise en pratique de tel procédé de l’un puis de telle mesure de l’autre, la déception me convainquant qu’il fallait faire mieux ou autre chose.

 

Bien vite, je me suis révélé être un « homme de terrain ». Au tout début, mes observations  individuelles s’étaient cantonnées au monde étroit de mon environnement familial, avec quelques échappées sur des personnages célèbres : Blum, Hitler, Picasso …Il s’avérait que pour bien travailler, il fallait élargir ses observations. Le 30 juillet 1938 (le document est conservé), je commençais à ouvrir un épais cahier pour le remplir de thèmes de célébrités de toutes sortes : politiques, écrivains, peintres, musiciens, savants, vedettes …

 

J’ignorais que je mettais les doigts dans un engrenage sans fin. Le cahier aussi copieux que j’attaquais le 6 novembre 1940 allait porter sur sa couverture le titre : « Liste de dates de naissance ». Il fallait en venir à mettre à jour les coordonnées natales par séries de toutes sortes d’individus, du criminel au génie, du coureur cycliste au centenaire, en passant par les papes et bien d’autres personnages. Cette fois, chaque liste allait avoir son cahier propre de thèmes : les politiques, les écrivains, les musiciens, les peintres …Bref, je me constituais ainsi la panoplie d’une quinzaine de cahiers de thèmes d’un groupe à l’autre, venant s’y ajouter des cahiers de vérification de transits, d’observations de mondiale, etc. J’étais embarqué sérieusement et définitivement.

 

Je ne jouerai pas les anciens combattants, d’autant que cette aventure n’a rien de héroïque. N’empêche que tout était alors à faire.

 

Il fallait d’abord engager la chasse aux dates de naissance. Avant les banques de données sur Internet d’aujourd’hui et déjà les collections des Gauquelin, ce n’est qu’en 1949 que l’on m’offre les précieuses 1000 Notable Nativities d’Alan Léo avec les 404 autres de Maurice Wemyss. Auparavant, c’est tant bien que mal que l’on rassemble plusieurs centaines de cas en puisant à diverses sources. J’irai moi-même à cette pêche aux dates en m’adressant aux Archives de la Seine, aux mairies, aux biographies et aux dictionnaires. Je publierai d’ailleurs en 1954 un recueil de 450 thèmes de musiciens, et remettrai cela avec un recueil de 468 peintres en 1957, assisté d’une amie.

 

Ce n’était qu’un début. Il fallait aussi dresser les thèmes. Si cela était sans problème pour les naissances depuis 1850, grâce à nos éphémérides quotidiennes (celles de Otto Wilhelm Barth remontant à cette année), il n’en allait pas de même pour les naissances antérieures, privées de ressources astronomiques. Pour mes naissances de musiciens et de peintres, en bibliothèque parisienne, j’ai utilisé les éphémérides de Desplaces, Lacaille et Lalande (1715-1884), puis celles d’Origano et d’Argoli (1595-1700), aux positions arrondies ; m’obligeant à recalculer ces thèmes anciens avec les laborieuses Tables des positions planétaires de K. Schoch. Après être passé par là, on ne peut que plus pleinement apprécier le tout donné immédiat de positions exactes que « crachent » nos logiciels.

 

Ce n’était pas tout.. Ces thèmes, une fois dressés, il fallait les interroger. Signifiaient-ils vraiment quelque chose, et, si oui, que disaient-ils et comment les faire parler ? J’étais heureux d’avoir sous les yeux le thème de Baudelaire, mais, Baudelaire, qui est-ce ? Cela me renvoyait d’abord au dictionnaire qui se révélait insuffisant, ensuite à une histoire de la littérature, puis à une œuvre biographique. Le travail consistait en une confrontation de deux tableaux, celui du thème et celui du sujet dans son existence. Mais comparer quoi et comparer comment, quand le face à face est un ensemble d’indices astronomiques et une totalité de vie humaine ?

 

En entreprenant cette investigation générale à l’échelle des personnages les plus représentatifs de notre société, j’avais choisi mon procédé d’étude. Je n’entendais pas faire de la statistique. Ma disposition d’esprit était négative vis-à-vis de cette méthode d’approche analytique que je pressentais peu apte à rendre compte du phénomène subtil de la corrélation astrologique. Ce qui m’importait, ce n’était pas d’avoir un jugement basé sur un grand nombre de cas : c’était de comprendre quelque chose sur la base de cas représentatifs. Les deux ou trois mille et quelques musiciens du Dictionnaire de Musique de Riemann, je m’en fichais complètement. Ce que je voulais, c’était comprendre la cinquantaine de grands musiciens dont on parle et dont on écoute les œuvres.

 

Avais-je si mal jugé ? Lorsque Michel Gauquelin publia en 1960 son second ouvrage : Les Hommes et les Astres (Denoël), je lui fis l’honneur d’un article dans le n° 86 des Cahiers astrologiques qui annonçait une quinzaine d’années à l’avance les résultats ultérieurs auxquels il aboutirait. Témoin l’extrait que voici de cet article :

 

« M.G. constate que chez les peintres, Mars fuit les angles. Il peut expliquer ce résultat par le fait que la tendance marsienne est une disposition à l’action extérieure et que l’artiste est, généralement, un contemplatif, un être que la sensibilité ou la passivité tourne vers les rivages intérieurs. Mais, pour satisfaisante que puisse être cette explication, elle ne saurait suffire à fonder le rapport recherché. Je me suis amusé à regarder, dans ma collection des célébrités de la peinture, les cas de Mars en conjonction des angles. Sur les dix-sept cas obtenus, j’ai remarqué que la plupart (onze) appartenaient, en dominante ou en sous-dominante, à la catégorie du comportement expressionniste, en rapport avec la symbolique du Feu (consulter ma Connaissance de l’Astrologie) : Carra, Ensor, Friesz, Gavarni, Gruber, Lorjou, Modigliani, Permeke, Van Gogh, Vlaminck et Waroquier. Quant aux six autres, si le comportement expressionniste ne domine pas, c’est parce qu’il existe une autre position angulaire plus forte (Lune chez l’intimiste Corot, Saturne chez le conceptif Puvis de Chavannes …).

 

Cet exemple d’analyse vise à montrer qu’à partir de la constatation d’un résultat global, il faut entrer dans l’analyse de ce résultat pour en connaître la nature. Or, ici, j’ai toutes les raisons de croire que les marsiens peignent en marsiens, les saturniens sur un mode saturnien, les jupitériens selon une manière jupitérienne, et c’est ce qui constitue le fond psychologique du rapport observé (souligné dans le texte). Que peu de marsiens viennent à la peinture, sans doute parce que leur dynamisme les porte vers des activités plus physiques ou plus extérieures, ce fait brut de la statistique ne permet pas encore d’entrer « dans le vif du sujet » et de cerner la « matière humaine » (le tempérament de ces peintres) qui semble bien constituer le rapport direct qu’il faut découvrir entre l’astre et l’homme. Et pourtant, ce n’est qu’à partir de ce moment, à l’intérieur de catégories différenciées des groupes statistiques, que l’analyse « a prise » et donc qu’une phénoménologie de la chose observée sera possible.

 

Certes, nous n’en sommes pas encore là, mais ne craignons de nous y engager… ».

 

Cette manière de prévision devait être confirmée par le bilan de la série C des Psychological Monographs du couple Gauquelin, constatation faite, au surplus, que les meilleurs résultats sont obtenus avec les personnages les plus représentatifs de chaque groupe.

Cette anticipation témoigne du pouvoir de la démarche que j’avais préconisée, cette voie expérimentale étant celle de l’analyse monographique. Chaque cas y est jugé comparativement aux autres cas, dans la recherche de concordances et de différences. Il est évident, par exemple que la rencontre d’une conjonction Mars-Jupiter chez  Luther, Mazarin, Marat, Morgan, Rockfeller, Clémenceau, Maurras, Churchill, Goering, de Gaulle …suggère une configuration de lutteurs et de conquérants, répondant à la symbolique de ce duo planétaire. Avec mes seulement soixante premiers musiciens, de Pergolèse à Honegger, je considérais détenir presque toute l’histoire de la musique, c’est-à-dire l’essence des grands compositeurs, donc les meilleures ou plus significatives configurations musicales. En menant à bien mon investigation, je devais pouvoir comprendre ce qui se passait entre eux et finalement découvrir tout un arc en ciel de tempéraments musicaux. Mon projet, étendu à diverses catégories d’individus, me faisait espérer l’établissement d’une partition de l’interprétation astrologique rendant compte d’une certaine réalité.

 

J’ai mené cette entreprise à la limite de mes possibilités, par contraste avec l’ensemble des astrologues de l’époque qui se contentaient de proposer des interprétations basées uniquement sur leur raisonnement analogique, sans chercher à vérifier si elles étaient fondées au regard de cas suffisamment représentatifs.

 

A cette période d’avant et d’après guerre, rien n’est tellement acquis dans la pratique, en fin de compte. Tout le monde tâtonne, flotte, cherche, doute, à l’exception de quelques convaincus qui ne persuadent qu’eux-mêmes. Chaque auteur, et il en vient de nouveaux chaque année, représente une option entre les extrêmes du chaos prolixe de Julevno, avec qui l’on se noie dans un fatras d’indications, et de l’ordre étriqué de Choisnard, porteur de fruits secs.

 

En ces années trente se présente un tout autre paysage de l’astrologie que l’actuel. Les ténors n’ont de considération que pour les événements qui arrivent aux individus, ceux-ci en tant que tels ne paraissant pas les préoccuper outre mesure. Ce sont des ingénieurs en carence de psychologie, des calculateurs surtout. On se bat pour son système de domification, à couteaux tirés étant les partisans de Campanus, avec Néroman à Paris, et ceux de Placide et de Régio. Et surtout, on fait des directions primaires à grand renfort de technique. On croit même avoir tout dit d’un thème en ayant présenté un bel alignement d’événements successifs avec un train de directions consécutives. Une clé des directions juste est une promesse de prévisions précises, le nec plus ultra de la science astrologique. Plusieurs systèmes, hélas, sont et resteront sur les rangs.

 

C’est à peine si l’on daigne s’intéresser aux transits. Certes, comme ils existent, il faut bien en parler, mais, à l’exception de quelques-uns (Louis Gastin, Armand Barbault, en France), on ne se met pas en frais pour vraiment les révéler. J’ai eu la bonne idée de consigner les miens sur un cahier. Au bout de quelques années, je me suis rendu compte, notamment, que les transits solaires de conjonction à la même position planétaire natale, me renvoyaient d’une année sur l’autre à des étapes successives d’une même histoire intérieure, caractéristique de mon évolution psychologique ou de mon cheminement d’existence. Je découvre que c’est en série continue qu’il faut les suivre, même à l’intérieur du même cycle, le transit d’opposition renvoyant au transit de conjonction antérieur. Si on ne note rien, qu’on ne compare pas ce qui se passe au dernier transit avec ce qui s’est passé aux précédents, médiocre est la qualité de l’observation. Et puis, assez vite, je constate dans les thèmes des hommes d’Etat, des écrivains, des sportifs, que des grands succès se produisent lorsque Uranus ou Neptune touchent leur Soleil natal. C’est ainsi que mes cahiers sont devenus la matière d’observation de La Prévision de l’avenir, traitée au regard des carrières de plusieurs centaines d’hommes d’Etat.

 

En dehors de l’exercice d’alignement directions-événements, comment interprète-t-on le thème et quels moyens met-on en œuvre ?

C’est d’abord à cette dernière question qu’il faut répondre. L’analyse de la valeur qualitative des composantes du thème devant être complétée d’une évaluation comparative de leurs importances respectives, c’est à la notion première de la « signature » (au sens traditionnel du mot), ou de la dominante, que bute initialement l’interprétation. D’une part, la piste traditionnelle de l’angularité (Choisnard n’a pas été suivi) est plus ou moins perdue de vue au profit abusif du maître de l’Ascendant, que trop d’auteurs instituent comme gouverneur ou maître de nativité.

 

D’autre part, cette approche souffre d’une intégration de facteurs insuffisante. Ainsi, l’observation en astrologie mondiale de la conjonction du Soleil avec une planète, comme phénomène de renouveau cyclique pour la tendance de celle-ci, me fait découvrir la vertu valorisante du Soleil par ses aspects, celui-ci venant derrière l’Ascendant et le Milieu du ciel pour la promotion quantitative. On assistera même à la fabrication d’un « maître de nativité » où les aspects n’ont pas leur part ; d’un autre d’où les maîtrises sont exclues ; chaque auteur croyant à la justesse de son résultat chiffré …

 

Le moins que l’on puisse dire est que l’on n’est pas au point techniquement pour évaluer nos configurations. Mais encore, que fait-on des équations obtenues ? Généralement, pour tracer sommairement le caractère. On se limite à un exercice descriptif élémentaire. Le découpage des maisons est pris au pied de la lettre : la première est affectée à la personnalité et les onze autres concernent les divers domaines de l’existence. A lire les chapitres du traité modèle de Julevno, l’intérêt psychologique est tout à fait effacé par la curiosité portée à tous les sujets de la vie : fortune, honneurs, mariage, famille, parents, enfants, frères et sœurs, serviteurs, amis, ennemis, voyages, procès, maladies, prison … Quant à la mort, elle est dépistée comme naturelle, violente, judiciaire, par exécution publique, subite, par le fer, les armes à feu, les épées ou les opérations de chirurgie, les eaux, le feu, les chutes et ruines d’édifices, le poison, le venin d’animaux, l’accouchement, voire par les femmes ou à leur occasion !

 

Nous sommes au cœur de l’astrologie divinatoire, plongés en pleine mancie. Voici, par exemple, comment Julevno interprète la mort du Président Sadi-Carnot (Limoges, 11 août 1837, 18 h) : « Le Soleil dignifié dans le Lion et joint au grand bénéfique, recevait le trine de la Lune, le sextile de Mars, maître du Ciel, le semi-sextile de Vénus, et déclinait avec Jupiter soutenu par l’étoile fixe royale Régulus.

 

Une pareille constellation réservait nécessairement à M. Carnot la première magistrature de la République, qui devait pourtant lui être funeste. En effet, malgré le parallèle du Soleil et de Jupiter sur l’Occident qui indiquait l’élévation au pouvoir, la vie était menacée, car Saturne, seigneur de l’Orient, placé sous le domaine de Mars en exil (il aurait pu ajouter que le premier était en Scorpion et le second en VIII, outre surtout la culmination saturnienne, passons), frappait de son quadrat le Soleil et Jupiter (orbes élastiques), détruisant ainsi à la fois la vie et la fortune.  Cette configuration se passant dans la VIIe maison, celle des ennemis déclarés, indiquait un assassinat ; Mars en exil dans la maison de la mort présageait la même chose ; Jupiter démontrait que la mort serait publique ; Vénus dans sa chute et maîtresse de la maison des voyages occupée par Mars, et placée elle-même près de la pointe de la VIIIe maison, désignait que cette mort violente arriverait pendant un voyage, à l’occasion des fêtes ; et enfin, le signe de la Vierge, qui gouverne la ville de Lyon, en se trouvant placé sur la ligne de la maison de la mort, démontrait que ce fatal événement s’accomplirait en cette ville ! ».

 

Il n’y a pas si longtemps encore qu’un quidam déclarait que le fils de Tchang Kaï-Chek avait épousé une citoyenne soviétique parce qu’il avait Vénus en Verseau, signe de la Russie …Jules Eveno a du moins l’excuse d’écrire son ouvrage au début du siècle, ne pouvant se douter de l’extravagance de son acrobatie interprétative, mais aujourd’hui, à l’autel d’une telle « tradition », qui peut s’agenouiller ?

Je ne saurais préciser par quel obscur cheminement je me suis libéré du surmoi du chapeau pointu dont on est coiffé en s’en tenant à un préjugé traditionaliste ; ce qui est sûr, c’est que je « décroche » de ce genre d’élucubration avant ma majorité. Je devais l’éveil de mon esprit critique non seulement à la lecture des almanachs (les faillites prévisionnelles), mais aussi à celle de la décapante Astrologie populaire de P. Saintyves. 1939 n’est pas seulement l’année du coup de tonnerre de la guerre ; c’est aussi celle où je découvre Morin et où je met le nez dans la psychanalyse.

 

A ce tournant critique, je n’ai pas encore découvert Gaston Bachelard – l’épistémologue de La Formation de l’esprit scientifique et du Nouvel esprit scientifique – qui fixera après la guerre mon jugement intellectuel, mais déjà ma « personnalisation » du savoir astrologique passe par la recherche d’une logique interne qui permette de donner une cohérence à la démarche de pensée de l’interprète, où l’esprit antique de l’héritage traditionnel puisse se marier à l’esprit du savoir moderne contemporain.

 

La lecture de La Théorie des Déterminations astrologiques de Morin de Villefranche (trad. Selva, Editions traditionnelles) vient à point me fournir une structure technique que je commençais à me constituer : le praticien a une cellule opérationnelle avec la triplice présence-maîtrise-aspect dans son rapport avec les secteurs.. Il importait d’avoir des principes de traitement relationnel entre ce quadruple croisement : planète-signe-aspect-maison. Depuis Morin, l’on n’a pas fait mieux, peu importe la liberté qu’on se donne quant au mode d’utilisation de sa technique.

 

D’un autre côté, ma critique remettait en question le fonctionnement aveugle d’une pratique « sauvage » tombée dans la mancie. La conclusion terrible à laquelle je parvenais est que l’événement qui nous arrive n’était pas dans le thème. Le pittoresque anecdotique de cet assassinat de Sadi-Carnot en voyage et à l’occasion d’une fête lyonnaise, n’est inscrit que dans l’élaboration mentale d’une projection interprétative. On peut toujours justifier après coup ce qui est arrivé par n’importe quelle explicitation préalablement convenue, anticiper l’événement  ayant répondu à une plus estimable confrontation. Mais alors, si l’événement en tant que tel n’est pas dans l’horoscope, qu’est-ce qu’on y trouve ?

 

C’est par la force même des choses qu’une telle révision s’opérait. Ce thème de Baudelaire sous les yeux, ce n’est pas tout de suite, au contact des matériaux biographiques, qu’il se met à parler, surtout si ces informations noient le personnage dans son cadre environnant ou l’effacent dans les péripéties de la scène extérieure de son milieu. Ce n’est seulement qu’à partir d’un Baudelaire du dedans, de l’intériorité, que la lisibilité de son thème commence, l’intelligibilité du déchiffrage me renvoyant à la psychologie de Baudelaire : sa constitution, son tempérament, son caractère, sa personnalité. Il fallait donc me former à la psychologie. Le « caractère », c’était non la seule maison I mais le thème tout entier.

 

Si l’astrologie se met du coup à fonctionner comme exercice psychologique, c’est à la sphère intégrale de la personne qu’elle opère, mais peut-être plus particulièrement au niveau des couches profondes de son être. Plus que la face visible de Baudelaire, le monde diurne conscient,, volontaire et adulte de son comportement, où d’ailleurs il se sent libre et l’est relativement, c’est sa nuit intérieure que nous livre son thème avec ses états d’âme, son climat psychique, les pesanteurs de son déterminisme. Plus il est conscient, plus il paraît nous échapper ; plus son inconscient s’exprime et plus son thème se met à parler. C’est donc d’abord le Baudelaire irrationnel que livre celui-ci, dévoilant à travers lui le Baudelaire rationnel.

 

Voilà la révélation que je commençais à m’offrir en l’hiver 39-40, avec la lecture de l’Introduction à la Psychanalyse de Freud. La seule condition pour que l’astrologie ne soit pas irrationnelle, c’est qu’elle rende compte de l’irrationnel humain. Elle ne le peut que si s’observe un parallélisme ou une symétrie des démarches d’interprétation du psychanalyste et de l’astrologue, en raison de l’existence de structures, de processus, d’opérations semblables qui se font écho. Or, il y avait le symbolisme en soi pour commencer, et même plus particulièrement des claviers symboliques de mêmes termes ; mais pas seulement cela. Se présentait aussi le mode de manifestation de cette matière symbolique, c’est-à-dire un fonctionnement particulier du psychisme inconscient qui opérait selon de singuliers procédés ; soit tout une grammaire en plus du langage, qui avait aussi son pendant au cœur du discours astrologique.

 

Les « projections » en chiromancie.

 

 

On comprendra mieux cela en revenant en arrière. En 1935, Choisnard  publiait à la librairie Alcan un Essai de Psychologie astrale. Ce titre donne l’impression que déjà à cette époque nous sommes en pleine astropsychologie. En réalité, alors que le fait astral humain est un fait psychique profond, Choisnard est en marge du phénomène parce qu’il s’en tient à une psychologie périphérique du conscient.

 

Le chapitre X de cet ouvrage en témoigne où son auteur avoue son embarras d’illogisme à propos des « attributions d’un même facteur à des événements qui ne semblent offrir a priori aucun rapport entre eux, et qui paraissent même quelquefois se contredire ». Telle la Lune, significatrice du caractère, du sentiment, de la destinée, indice de célébrité, d’hérédité … « Pourquoi cette diversité d’attributions ? … Personne n’en sait rien ». Et de s’en tirer par une pirouette : « Demander pourquoi la Lune peut être tour à tour un indice du sentiment, de l’intelligence ou de la destinée, n’est pas une objection mieux fondée a priori que demander pourquoi l’hydrogène est à la fois un facteur composant de l’acide sulfhydrique de l’eau et du gaz d’éclairage, corps tout à fait distincts, en apparence, comme rôles et propriétés. »

 

Cantonné à l’épiderme de la conscience, Choisnard reste ici dans l’antichambre du palais d’Uranie. Pour ignorer que le symbole de l’astre, significateur universel, est chargé d’une polyvalence de significations dont l’ordonnance procède d’une parenté de leurs termes :

 

clavier symbolique qui, au niveau inconscient, les rend solidaires, voire interchangeables par déplacement ou substitution. De même qu’un rêve peut revêtir plusieurs significations, un mythe, rêve de l’humanité, peut, par surdétermination, se référer à la fois au météorologique, à l’agricole, au sexuel et au cosmique. Tout comme un « complexe » condense une série de situations parallèles, d’un même ton analogique. Ainsi, la conjonction Soleil-Saturne en Bélier et en VIII de Baudelaire exprime tout un ensemble d’une tonalité unique : la mort de son père tout petit, le « sentiment de destinée éternellement solitaire », sa mise en pension, le rejet de son beau-père, le conseil judiciaire, et ultérieurement, les dettes et les usuriers, le poète maudit chantre du spleen, du macabre, des fleurs du mal, la culpabilité érotique et l’auto-punition sexuelle, la paralysie et, pour finir, la syphilis cérébrale dont il meurt.

 

En lisant Freud, je découvre que mon frère Armand, guénonien en refus de psychanalyse, donne dans l’interprétation astropsychanalytique sans le savoir. Ainsi, me dit-il, certaines personnes qui ont un carré ou une opposition Vénus-Mars sont écartelées entre aimer sans désirer et désirer sans aimer. Non seulement Freud explique par un lumineux rapport conflictuel d’instances psychiques une telle dissociation du sentiment et du désir qui se tournent le dos, mais il me fait découvrir une autre signification de la même dissonance avec l’ambivalence où se mêlent l’attraction et la répulsion, la tendresse et l’agression, l’amour et la haine, la configuration n’ayant pas qu’une seule façon de se manifester.

 

Ce que je vivais là me paraissait important parce que j’avais conscience de débloquer une situation figée. A voir se répéter les auteurs les uns derrière les autres, j’avais l’impression de bouger dans l’immobilisme affligeant d’une astrologie fermée sur elle-même et tournant indéfiniment en rond, la tradition s’étant instituée en un traditionalisme végétant, se suffisant de son indigence, se tournant sur son passé comme pour retarder l’heure de sa mort. Avec le recul, je considère que par cette ouverture à la psychologie de l’inconscient, l’astrologie s’est donnée un nouveau souffle et un visage renouvelé accordé à notre temps.

 

Quelqu’un a compté pour moi : le Dr René Allendy, psychanalyste astrologue, président fondateur de la Société française de psychanalyse et auteur de nombreux ouvrages. Il est le premier en France qui ait perçu le lien de parenté astropsychanalytique, et le peu qu’il en ait dit – aux deux congrès astrologiques parisiens de 1937, et dans certains de ses ouvrages, dont Le Problème de la destinée, Gallimard, 1927 – a suffi pour créer un accueil de l’esprit, reçu dans ma campagne bourguignonne en cet hiver 40, le message ayant été aussi entendu à Paris par Jean Carteret et Roger Knabe

 

Toujours est-il que je me suis mis à « apprendre » la psychanalyse. A mon arrivée à Paris en 1944, je me constituait une bibliothèque psychanalytique dont j’assimilais l’essentiel, outre que je fréquentais le milieu psychanalytique de la revue Psyché, assistant à ses conférences et congrès, fréquentant les grands patrons et finissant par me faire analyser par l’un d’eux.

 

En 1948, je rédigeais ce qui allait paraître sous le titre : De la Psychanalyse à l’Astrologie. La préface d’un patron de la Sorbonne de réputation mondiale, Paul Masson-Oursel, ne fit rien pour convaincre les éditeurs. J’attendis donc une circonstance favorable : ce fut le Seuil qui me publia en  1961. J’y exposais ma façon de traiter le thème comme lecture de l’inconscient, ouvrant à une compréhension du fonctionnement de l’astrologie.

 

C’est autour de 1950 que j’ai fait la connaissance d’Alex Ruperti, après avoir fort apprécié son Cours d’astrologie psychologique. Par lui, j’appris qu’aux Etats-Unis, Dane Rudhyar avait fait aussi, et largement avant moi, une réinterprétation de l’astrologie sur la base de la psychologie moderne. C’est Jung  qui constituait pour lui l’essentiel de sa pensée psychologique, assistée de la conception de Jan Christian Smuts sur le holisme, faisant prévaloir la valeur du tout. En fait, dans ses principes mêmes, l’astrologie est holistique, si bien que « astrologie holistique » est un pléonasme.

 

Mais je comprends fort bien l’insistance de Rudhyar à se donner une logique holistique. Nous autres astropsychanalystes parisiens, en avons adopté une semblable en considérant que la logique aristotélique devait être abandonnée, seule pouvant rendre compte du phénomène astrologique la logique dialectique, développée dans mon ouvrage. Finalement, Dane Rudhyar a pour ainsi dire construit un système d’interprétation jungienne du thème, dont l’éclairage psychologique est au service d’une évolution spirituelle de l’être humain.

 

Aussi précieux que soit l’apport de la psychologie des profondeurs, ce n’est pourtant qu’une voie menant à la connaissance de l’âme humaine. Ni Freud, ni Jung ne suffisent pour me révéler Baudelaire, pour revenir à lui. Certes, grâce à eux, on peut mieux comprendre la névrose de ce type intuition introvertie. Mais d’autres concours y participent également. Le tempérament nervo-bilieux (au sens hippocratique du mot) de ce sthénique rétracté (selon l’expression morphopsychologique du terme) « parle » aussi, comme le Nerveux caractérologique. En outre, l’étude des images poétiques de son œuvre est également loquace, comme le montre le Professeur Guy Michaud dans Le Visage intérieur (Nizet). Chez ce poète qui a cinq planètes en Bélier, l’on voit dominer les images de feu dans son œuvre : les mots feu, flammes, éclairs et soleil se retrouvent presque dans chaque poème des Fleurs du mal ; de même que dans cette même œuvre, le mot cerveau s’y reproduisant vingt-deux fois, toutes images cérébrales qu’il associe aux images du feu. Derrière elles apparaissent des images de la terre, associées à Saturne, comme à son Ascendant en Vierge, triangulé à une conjonction Uranus-Neptune en Capricorne en IV : images obsédantes de terre desséchée, minérale,, d’un monde souterrain ou d’un gouffre, où le poète se sent prisonnier.

 

Et les soleils de la poésie baudelairienne, si expressifs de sa conjonction Soleil-Saturne en VIII ? : « ces innombrables soleils couchants et voilés que l’on relève dans Les Fleurs du mal, et ce soleil sans chaleur, froid et terne, automnal ou hivernal, oblique ou moribond, ce soleil de glace, tantôt couvert d’un crêpe, tantôt emmitouflé d’ombre, mais toujours en deuil » … C’est à Bachelard que l’on doit ce type d’investigation psychologique, révélatrice ici du Baudelaire profond,  et l’on voit qu’il ne faut se fermer à aucune école.

 

Ceci explique que j’aie consacré, non moins qu’à la psychanalyse, beaucoup de mon temps à la recherche des corrélations entre les données du thème et les diverses typologies. J’estimais qu’avant de dégager la structure individuelle du sujet, il y avait intérêt à percevoir d’abord sa structure typique, une identification préalable de membre d’une famille donnée permettant de mieux accéder à la connaissance de l’individu singulier. De là mon passage par une Astrologie en liaison avec les typologies, effectuée avec Claire Santagostini et Maurice Munzinger, véritable tour d’horizon d’une douzaine de classifications psychologiques.

 

Parallèlement à cet effort s’imposait la nécessité de revenir à la typologie astrologique elle-même, en un retour à la base pour en travailler les fondements. De là sont sortis trois ouvrages, dans le cadre de la section psychologique du « Centre International d’Astrologie » : Uranus-Neptune, Jupiter-Saturne et Soleil-Lune, couples dialectiquement inséparables. Etudes qui devaient me conduire à remettre en usage la notion traditionnelle, oubliée ou négligée alors qu’elle est essentielle sinon fondamentale, des « signatures ».

 

Calendrier des Bergers, 1529.

 

 

 

            Au commencement de la condition astrologique est l’astre, et du même coup le planétaire, qui nous livre l’alphabet du langage astral : c’est sur les notes de son clavier que s’inscrit la symphonie de la vie. La théorie des signatures conduit le planétarisme à la différenciation du « type planétaire » : au départ, l’individu se classe en fonction d’une catégorie planétaire, étant fondé comme un lunaire, un mercurien, un vénusien, etc ; voire d’une catégorie mixte : luni-mercurien, luni-vénusien, etc . Pouvoir dire, déjà, qu’X est jupitérien et Y saturnien, est un point de départ considérable, comme une manière d’avoir pris possession de son style de personnage. C’est le tissu humain de cette signature, encadrée par la configuration générale du thème, qui, tel un écusson ou un blason, permet de faire parler la carte du ciel en un langage généralisateur, de saisir globalement l’étoffe ou de découper la silhouette du personnage.

 

Une véritable entrée en matière pour l’interprétation. Certes, poser l’individu dans la gamme planétaire n’est pas une opération commode, mais ne pas s’en approcher condamne à rater la synthèse de son interprétation. Il est aussi préférable de se donner un bagage complémentaire. Selon la doctrine des « signatures », la signature astrale est généralisée à l’univers, aux règnes minéral, végétal, animal, comme elle l’est à l’individu à travers tout l’être, la partie étant à l’image du tout ; donc à ce qui est le plus perceptible : la constitution physique, le visage, la main, l’écriture. D’où le recours à la morphopsychologie, à la graphologie comme démarches auxiliaires …

 

Pour ma part, je n’ai pas ménagé mon effort afin de parvenir à de bons résultats. De même que j’ai assimilé une bibliothèque entière sur l’histoire des XIX et XXe siècles pour mes recherches de corrélations mondiales, semblablement, j’ai épuisé quelques copieux rayons de livres en matière de biographie pour me plonger dans les vies des personnages de mes thèmes. C’est comme cela que j’ai « amorcé la pompe » de mes corrélations individuelles.

 

 

 

J ‘ai eu longtemps la naïveté de croire que, chemin faisant, je finirais par maîtriser l’interprétation du thème. J’ai dû me rendre à l’évidence qu’une vie entière ne suffit pas à y accéder, du moins dans l’état d’un savoir général qui n’en est encore qu’à son balbutiement et qui bute à trop d’inconnues. Quand j’aborde une carte du ciel, mon approche est encore incertaine, mesurée.

Il est maintenant temps de dire tout ce que je dois aux amis astrologues, copieusement fréquentés et qui m’ont heureusement influencé : la pratique astrologique en solitaire présente le risque que l’on s’ancre dans ses partis-pris, faute de recevoir le correctif d’un jugement de l’extérieur, l’enfermement conduisant souvent au « dada »

 

Thème du n° d’avril 1906 de La Science astrale de F. Ch. Barlet où le portrait du natif au centre de sa carte du ciel
constitue une heureuse cohabitation astro-morphologique. C’est une pratique qui était courante à l’époque.

 

A Paris, à la sortie de la guerre, dès 1944, ma première rencontre est celle de Jean Carteret, suivie l’année suivante de celle de Roger Knabe. En 1946, mon frère m’introduit dans le petit milieu du « Centre International d’Astrologie » naissant (C.I.A.). A son début, il n’est qu’un rendez-vous hebdomadaire dans un bar de la place Henri IV : ce sont là des rencontres absolument épatantes d’astrologues qui ne se connaissaient pas et qui avaient beaucoup de choses à se dire. Cette fringale de communication se ressentit aussitôt à la fois dans les Cahiers astrologiques de Volguine reparus, qui allaient être le grand véhicule du renouveau astrologique français, et dans le cadre parisien des réunions bi-mensuelles du C.I.A., mouvement d’une grande animation de la pensée astrologique.

 

  

  

Proposé conseiller technique de la société en 1948, puis vice-président en 1950, j’allais devenir, en fait, l’élément de continuité et pratiquement de direction de ce mouvement. Plus intimement, le C.I.A. était une réunion régulière d’amis astrologues, qui s’invitaient eux-mêmes chaque samedi dans mon appartement parisien, au long des années 1948/1957. Ce milieu d’échanges et de confrontations d’idées, où Jean Carteret était le principal animateur, fût une véritable école formatrice pour chacun, grâce aux innombrables joutes savoureuses que nous nous offrîmes ! Ce foyer intellectuel est à la base de la publication des ouvrages sur les trois couples des luminaires, de Jupiter-Saturne et d’Uranus-Neptune – non seulement ces livres n’ont pas vieilli, mais encore ils restent des références -  et c’est de lui que vînt l’organisation du VIIe Congrès international d’astrologie à Paris fin 1953, qui eut un immense succès. Il est difficile de ne pas lire dans mon propre thème une vie associative aussi intense avec la présence de la quadruple conjonction Soleil-Lune-Jupiter-Saturne en Balance et en VII

 

 

 La venue d’ "Astroflash" aux Champs Elysées en 1968 a créé un véritable scandale dans le milieu astrologique. J’ai estimé devoir démissionner de mes fonctions au C.I.A., mais cette société entra dans son déclin et le milieu astrologique parisien ne connut plus l’éclat d’un certain âge d’or que fut celui des années cinquante.

 

La publication de L’Astrologue depuis 1968, avec les deux-cent-cinquante participants depuis ses vingt-cinq premières années, a sans doute été le principal événement astrologique de ce quart de siècle en France, avec l’aventure statistique des Gauquelin.

 

L’Astrologue n° 68, 4e trimestre 1984 (avec quelques retouches en finale de texte).

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