Astrologie Individuelle
(Théorie)

Présentation Articles Publications Imagerie Liens

 

La pratique des aspects d'hier à aujourd'hui

 

On ne jugera pas inutile d’engager une étude sur les aspects en essayant de saisir une idée d’ensemble de l’usage que les astrologues ont fait de ce domaine de notre pratique, et de l’évolution qui ressort de cette application d’hier à aujourd’hui.

 

Il n’est point question de se livrer dans cette enquête à une savante recherche historique dont la compétence m’échappe. Plutôt qu’une reconstitution du passé, c’est une recomposition du procédé interprétatif des aspects que je cherche à esquisser. Ce que je vise essentiellement, c’est à saisir l’esprit d’une pratique, à capter la pensée qui préside à leur utilisation dans l’interprétation.

 

Ce qui frappe, en tout premier lieu, c’est bien l’absence de théories ou de prises de position bien établies, si ce n’est qu’à l’origine, la répartition zodiacale des domiciles planétaires, par rapport à ceux des luminaires, assimile le semi-sextil à Mercure, le sextile à Vénus, le carré à Mars, le trigone à Jupiter et l’opposition à Saturne. Autrement, tout se présente au départ comme un empirisme d’artisan. On se rend compte que ce qu’on pourrait appeler les « effets » d’une planète ne sont pas seulement le propre de sa nature ni de ses positions en signe et en maison. Ils relèvent aussi de ses rapports avec les autres planètes. Et ces rapports se qualifient en fonction d’une distance particulière, d’un écart angulaire correspondant aux côtés des divers polygones réguliers (triangle, carré, hexagone, dodécagone, pentagone étoilé) sur le cercle de l’écliptique, sinon sur le grand cercle de la sphère céleste passant par l’astre, voire encore en domitude.

 

Or, aussi près qu’on regarde à l’intérieur du mécanisme interprétatif de ce facteur, la première impression qui vient à l’esprit en lisant les Anciens – même si ce n’est pas expressément formulé, du moins l’estime-t-on implicitement – c’est que l’aspect est assimilé à la notion de composition par suite du rapport établi entre les deux planètes, à celle d’une liaison des composants, dont l’accord est jugé harmonique ou  dissonant.

 

A l’origine donc, on est amené à discerner dans la représentation de l’aspect une idée de combinaison, et par suite de mélange. Les deux planètes en aspect – dira Morin – se regardent mutuellement et s’influencent réciproquement. En somme, chaque planète représente une valeur à l’état pur, une spécificité tout au moins, et dans son aspect avec une autre planète, sa donnée typique tend en quelque sorte à coopérer avec la donnée typique de l’autre, en un mutuel échange, coopération analogue à deux courants qui se mélangent, interfèrent, se fondant l’un dans l’autre.

 

Ostensiblement, l’état d’esprit de l’astrologue devant l’aspect ne diffère pas de celui du psychologue qui prend en considération l’association de deux constituants.  Dans la combinaison de deux dispositions affectives, « l’une agit comme déterminante, le rôle de la deuxième étant secondaire ; ce rôle peut d’ailleurs être soit adjuvant, renforçateur par rapport à la première ou, au contraire, antagoniste, réducteur, correcteur. »[1]

 


Livre des Fables astronomiques, C. Julius Hyginus, 1578.

 

 

Ainsi, ce psychologue voit-il chez l’intrigant tout à la fois sociabilité, avidité, excitabilité et absence de bonté. C’est une démarche d’esprit analogue qu’on observe en caractérologie lorsqu’on lie les corrélations des diverses propriétés fondamentales du type : Emotivité, Activité, Primarité-Secondarité, champ de conscience …De même, quand, par exemple, dans son Traité des Jugements des thèmes généthliaques (1657) Henri Rantzau déclare que la conjonction de Mercure avec Saturne « rend le né bègue ou de parole embarrassée », connectant ici les inhibitions saturniennes et les moyens d’expression mercuriens, il procède selon une démarche semblable qui consiste à combiner deux matériaux typiques pour aboutir à un résultat mixte, un moyen terme ou une particularisation. Ce n’est plus à un ni à deux facteurs auxquels nous avons affaire, mais à un « interfacteur ».

 

Si ce dernier terme s’assimile à la statique d’un mélange de deux données, comme deux cours d’eau fusionnant en un même fleuve, il n’en a pas moins un contenu dynamique dans la mesure où, pour paraphraser Morin, « deux planètes en aspect mutuel se comportent au point de vue de leur action simplement comme des associés » (ou comme des ennemis). Il se glisse, en effet, dans cette représentation humanisée l’idée d’une fonction synergique : du moment où l’un des facteurs entre en branle, l’autre facteur entre en scène ipso facto, entraîné qu’il est automatiquement par le premier. En somme, on ne conçoit pas l’un sans l’autre : il s’agit de deux vérités en une car elles n’ont de sens que jointes. Par exemple, en imaginant les valeurs d’un axe Vénus-Mars, on pense à la formule de Saint-Exupéry dans Citadelle : « C’est en tant que guerrier que tu fais l’amour et en tant qu’amant que tu fais la guerre. ». Autrement dit, il n’y a pas de Mars sans Vénus, pas plus que ne se conçoit de Vénus sans Mars, le trait d’union de l’aspect fondant une transcendance du rapport des deux astres.

 

On sera tenté de penser que je fais dire à la tradition ce qu’elle n’a pas vraiment dit : je me permets, en vérité, de pousser les Anciens jusqu’à leurs derniers retranchements. Morin lui-même en a tiré une logique qui rejoint mes conclusions. Ainsi, déclare-t-il, les deux planètes en aspect « concourent toutes deux à la production du même accident ». Vous le voyez, il est bel et bien question « des deux dans un seul » et vous allez voir que cette conclusion est inévitable.

 

En effet, à la base de la théorie des déterminations de Morin, le point du zodiaque occupé par la planète natale prend, la vie durant, la nature planétaire en question ; mais aussi, les points zodiacaux où aboutissent ses aspects. Ainsi, à 180° de Mars natal est donc un lieu « marsien » ; mais si, à ce même 180° de Mars se localise Vénus, alors, ce lieu zodiacal est simultanément vénusien par la présence de Vénus et marsien par l’opposition de Mars. Il s’agit, dès lors, de comprendre la signification que revêt cette coexistence par présence et délégation aspectale.

 

Nos prédécesseurs, qui n’étaient pas moins psychologues que nous, s’étaient bien rendu compte que le résultat de l’aspect n’était pas le fruit d’une opération simple, du genre addition, en tout cas pas toujours. Il n’y est pas régulièrement question d’un mélange genre cocktail, d’un produit mixte, comme un peintre qui d’un rouge et d’un blanc tire un rose, formule observable dans l’aspect harmonique. De temps à autre, on voit pointer le bout du nez d’une pensée dialectique qui articule le rapport des deux facteurs, l’interprète mettant deux ordres de valeurs en présence, animés d’un jeu de bascule, soumis à un mouvement de balancier. Voyez, par exemple, ce que Rantzau tire de l’opposition Soleil-Lune : le né tend à passer « de la dignité à la honte, et de la richesse à la pauvreté ». Soit, dans l’esprit de cet auteur, d’une condition solaire à une condition lunaire dans l’ultime du face à face oppositionnel. Nous sommes, ici, devant un rapport de forces au sein d’une polarisation qui fait alterner deux extrêmes.

 

A partir de là, nous pouvons dire que nos modernes interprétations d’inspiration psychanalytique s’admettent parfaitement dans la filiation de l’héritage traditionnel.

 

Voyez, par exemple, le clavier des situations affectives résultant de l’étroite synergie des deux participants Vénus et Mars dans leur opposition. Généralement se présente l’ambivalence qui fait fusionner la sympathie et l’antipathie, l’attrait et la répulsion, l’amour et la haine, le baiser et la morsure …On est double en quelque sorte vis-à-vis de la même personne, sur laquelle convergent les affects contraires en un concentré détonant. Il s’agit là d’une ambivalence de la simultanéité.

 

La même ambivalence peut aussi s’exercer dans la durée, en succession. Dans un tel cas, ce n’est plus, par exemple, « l’amour vache » de tous les jours, le climat familier de l’affection empoisonnée, du genre « nœud de vipères », mais une trajectoire au cours de laquelle de superbes amours fleuries se gâtent jusqu’à se muer en détestation, l’amour ayant fait place à l’aversion, à la haine ; comme si l’on brûlait ce qu’on avait adoré. Le scénario en question tendant naturellement à se répéter au cours de l’existence.

 

Mais ce balancement de l’un à l’autre peut aussi prendre le caractère d’une exclusion de l’un par l’autre par incompatibilité de cohabitation. Ici, ce « tantôt l’un, tantôt l’autre » concerne souvent les deux expressions polaires de l’amour : l’élan tendre et le désir charnel, le sentiment idéalisé et l’attrait physique. C’est alors la dissociation dans laquelle le sujet « aime sans désirer et désire sans aimer », en éprouvant d’autant plus de satisfaction que l’un est tranché par rapport à l’autre, le cas extrême étant celui de l’homme qui met sur un piédestal une épouse admirée mais délaissée intimement et qui se défoule dans les bouges …  Dans une telle situation, l’individu n’existe qu’à demi vis-à-vis de la même personne, mais il est également double dans la contradiction de sa vie affective.

 

Dans d’autres cas, le couple antagoniste Vénus-Mars (mais cela est plus sensible avec Vénus-Pluton) prend l’expression plus directe d’amours qui naissent en portant déjà dans leurs seins les germes de leur destruction, l’être se posant dans une contradiction où il figure comme amoureux et comme ennemi de ses propres amours. D’autres variantes sont encore possibles et le contexte permet parfois de faire une option plutôt qu’une autre. Ainsi, l’ambivalence, produit par excellence du stade anal, prévaut avec une composante Scorpion ou Pluton.

 

Liaison, combinaison, composition, association, chassé-croisé, coexistence, simultanéité …tels sont les termes qui reviennent pour définir les divers modes du rapport interplanétaire. Si nous adoptons la classification bien tranchée des aspects en « harmoniques » et « dissonants »,une tonalité musicale convenant en la circonstance, nous dirons surtout que ce qui caractérise les premiers, les harmoniques, c’est un rapport de coopération des deux facteurs en présence. Les deux foyers de tendances, en prolongement et en continuité, visent à faire cause commune en se renforçant l’un l’autre, dans une synchronisation à vertu unitive. Sous ce rapport, l’être tend à se sentir spontanément adapté à la vie et en facilité d’expression. Aussi, l’aspect est-il vécu sur un mode de détente, c’est-à-dire d’ordinaire bien-être, d’où la qualification abusive de « bénéfique » ou de « favorable » qui lui est décernée. Ce qui spécifie les dissonances, c’est, à l’inverse d’une réunion ou d’une unification, une scission, un fractionnement, une rupture de synchronisation entre les deux foyers de tendances des planètes. A la place de la collaboration naturelle, c’est le conflit qui est vécu sur un mode de tension, ce qui est ressenti désagréablement, d’où également les qualifications non moins impropres de « maléfique » et de « défavorable ». Cette confusion de vocabulaire est à la base de maints malentendus : l’attente du « bon » de l’un et du « mauvais » de l’autre, comme si la facilité de l’un ne risquait pas de se retourner contre soi et l’effort de l’autre ne permettait pas de se dépasser. C’est le lieu de percevoir l’évidence du recours à la psychologie dans nos interprétations.

 

La pratique des aspects n’a pas sensiblement évolué au cours des siècles, où l’on en reste à une élaboration sommaire. Morin lui-même, peu versé en psychologie, ne s’attache pas à les mieux connaître intrinsèquement. Par contre, bâtissant sa théorie des Déterminations astrologiques, il était inévitable qu’il y situât le rôle de l’aspect à côté de ceux de la Présence et de la Maîtrise, quant à son impact dans le cadre de l’état terrestre des Maisons. Tout un chapitre est consacré à la « détermination des planètes par les aspects » qui renouvelle leur interprétation.

 

C’est sur la base de ces données nouvelles que j’ai préconisé dans mon « Traité » une démarche interprétative qui repose sur la prise en considération de trois plans essentiels de l’aspect : sa nature, son orientation et sa matière, autrement dit, sa structure, son état terrestre et son état céleste, pour garder le langage de Morin.

 

Ainsi, un aspect doit en premier lieu se concevoir comme un rapport entre deux termes, c’est-à-dire une relation d’un type particulier, de détente ou de tension, d’accord ou de désaccord. Le premier type de relation tend à être le plus souvent une situation de facilité, d’agrément, d’avantage, de profits respectifs ; le second instituant plutôt un climat de difficultés, de contradictions, de problèmes à résoudre ; ce qui ne préjuge pas de la qualité du résultat, étant entendu que la première situation peut conduire à des résultats négatifs, par négligence ou autre, alors que la seconde peut être fructueuse du fait de l’effort fourni. Vient en second lieu la considération des secteurs qui sont concernés par l’aspect, sur les modes de la présence et de la maîtrise ; ce qui précise dans quels domaines de l’existence se manifeste l’aspect. Ainsi, une opposition de IV à X pose essentiellement une situation de division entre la vie privée et la vie sociale, le moi familial et le moi professionnel du sujet ; comme entre la famille et le couple s’il s’agit d’un carré de IV à VII, etc. En dernier lieu, parce que c’est l’opération la plus complexe, il s’agit de déterminer l’étoffe de l’aspect, la nature psychologique de l’interférence des liens qui se tissent, ce que nous donnent les planètes et les signes impliqués.. Or, du mécanisme intime de ce tissage, processus interne de l’opération, Morin ne nous a rien laissé. Du moins nous a-t-il aidé à intégrer l’aspect parmi les diverses composantes du thème.

 


Jean-Baptiste Morin de Villefranche, Astrologia Gallica.

 

 Quant à l’école de Choisnard, elle avait sans doute autre chose à faire avant de s’empoigner avec ce problème pourtant majeur des aspects, et celui-ci en est resté à des vues assez simplistes. Il estimait que « la même source d’influence astrale, suivant qu’elle est harmonique ou dissonante, fait la destinée bonne ou mauvaise et le caractère aussi ». Il ajoutait même que « c’est la vérité (dans le sens de vrai à souhaiter) qui émane de l’harmonie et que c’est l’erreur qui découle de la dissonance ». Il ne faut donc pas s’étonner qu’il ait conclu, sur la base de quelques rares cas – bien trop rares et de toute façon bien trop mal interprétés – que le génie était le « produit » des aspects harmoniques. Il est étonnant qu’un homme intelligent comme Choisnard n’ait pas pressenti les ressources que pouvait contenir un carré.

 

C’est du côté de l’école de Caslant qu’on avait compris que la perpendiculaire du carré tend à barrer le courant d’une tendance comme une digue barre un fleuve pour en dévier le cours ou en élever le niveau. L’abbé André Blanchard mérite d’être cité quand, dans l’introduction à la Pratique abrégée des Jugements astronomiques sur les Nativités de Henry de Boulainviller (Ed. de 1947), il déclare : « Certes, les rayons triangulés favorisent manifestement notre évolution et ménagent nos efforts ; mais les rayons carrés, qui apparemment brisent douloureusement notre organisme psychologique, nous servent de leviers ou de tremplins, nous permettent des évasions soit au-dessus, soit au-dessous du plan de vie ordinaire. » Et dire qu’il existe encore à l’heure actuelle d’estimables et notables confrères qui s’avisent toujours de tirer un jugement de valeur sur les êtres en assimilant les qualités aux harmoniques et les défauts aux dissonances !

 

Il est manifeste que nous butons ici à l’état d’une astrologie fermée sur elle-même, qui se fige dans la répétition de son insuffisance et ne peut se dépasser qu’en se replaçant sur le terrain des réalités humaines, comme si le macrocosme avait besoin de la nourriture du microcosme pour aller plus loin, en s’ouvrant à l’apport nouveau de la psychologie moderne, en se mettant à l’écoute des sciences humaines, dans l’appel d’un écho que l’interne humain peut rendre à l’externe astronomique.

 

Il suffit, pour s’en rendre compte, de se mettre à l’école de la psychanalyse lorsqu’elle cherche à se former une conception dynamique des phénomènes psychiques. On peut en juger avec ce passage de l’Introduction à la Psychanalyse de Freud (chap. XIX) « Si les symptômes (névrotiques) peuvent servir aussi bien à la satisfaction sexuelle qu’à son contraire, cette double destination ou cette bipolarité  des symptômes s’explique parfaitement bien par un des rouages de leur mécanisme (…). Ils sont notamment (…) des effets de compromis, résultant de l’interférence de deux tendances opposées, et ils expriment aussi bien ce qui a été refoulé que ce qui a été la cause du refoulement et a ainsi contribué à leur production. La substitution peut se faire plus au profit de l’une de ces tendances que de l’autre. Dans l’hystérie, les deux intentions s’expriment le plus souvent par un seul et même symptôme ; dans la névrose obsessionnelle, il y a séparation entre les deux intentions : le symptôme, qui est à deux temps, se compose de deux actions s’accomplissant l’une après l’autre et s’annulant réciproquement.

 

Convenons que nous avons là un équivalent psychique de nos configurations en une transposition directe. L’interférence de deux tendances opposées : y a-t-il meilleure définition dépouillée de l’aspect dissonant ? Et nous apprenons ici que l’hystérique vit son conflit en un mélange des deux courants, alors que l’obsédé l’exprime par alternance.

 

L’ouvrage que j’ai publié au Seuil en 1961 : De la Psychanalyse à l’Astrologie, constitue, à la suite des premières approches du Dr René Allendy en France, une tentative de sortir l’astrologie d’elle-même pour incorporer ses propres opérations au champ même de la connaissance du psychisme humain.

 

Il y est beaucoup question des aspects, tant primordiale y est la place qu’ils occupent dans chaque thème. J’y assimile l’aspect au complexe, dans la mesure où celui-ci, groupant plusieurs facteurs, est conçu comme un réseau, un faisceau de tendances associées et solidaires, c’est-à-dire une « unité composée » (comparativement à l’astre isolé, à la planète férale), unité qui fonde un petit ensemble au sein de la personnalité totale, en soi chargé d’associations réactionnelles.

 

La dissonance Vénus-Saturne, par exemple, tend à associer les deux affects contraires de la joie et de la peine, l’être pouvant en arriver à aimer ce qui lui est désagréable, à rechercher ce qui risque de le faire souffrir, porte ouverte à un masochisme moral. En d’autres circonstances, ce sont les deux niveaux d’humeur de la gaîté et de la tristesse qui sont susceptibles d’osciller successivement ou de se succéder en saisons plus ou moins prolongées de l’existence. Ou ce peut encore être le conflit de l’attachement et du détachement en attitudes opposées, l’être pouvant quêter l’amour en insatiable, dans une sensibilité douloureuse de frustration, ou, au contraire, faire son deuil de l’amour en se raidissant dans une fermeture affective à autrui, voire alternant entre ces deux extrêmes. Ce peut être tout aussi bien la dialectique de l’appel du plaisir et du frein de la conscience, celle encore d’un hédonisme enclin à la dégradation vers la débauche et d’une culpabilité auto-punitive … cette série n’étant pas exhaustive. Et l’on s’interroge si le courant, dévié de son lit par l’effet du barrage, obvie plutôt en direction de la névrose, de la perversion, sinon de la sublimation.

 

L’intrusion du psychologique dans notre département astrologique m’a vite débarrassé d’une faute traditionnelle ou d’un mauvais jugement à son sujet : à savoir que le secteur I serait le propre de la personnalité et que les onze autres auraient trait à tout autre chose qu’à l’individu lui-même, puisque consacrés aux divers domaines de l’existence.

 

Henri Gouchon avait déjà réglé le compte à cette ineptie le jour où, dans un article des Cahiers astrologiques, il fit observer que les frères et sœurs d’une même famille n’avaient pas la même maison IV, et que, du même coup, ces diverses maisons IV représentaient autre chose qu’une exclusive situation familiale. Manifestement, ce IVe secteur ne pouvait représenter la famille que pour chacun d’eux et non la famille en soi : symbolisation d’une représentation subjective. Mais alors, si toutes les maisons elles-mêmes nous rabattent sur la subjectivité de l’individu, autant reconnaître, par voie de conséquence, que la personnalité, la psychologie de l’individu, c’est la totalité du thème !

 

A y bien regarder, cette vision « psychologiste » est d’ailleurs de souche traditionnelle. Elle nous fait revenir aux origines lointaines de la mythologie astrale où l’astrologie traduit la vie des dieux en nous. L’être humain y est le théâtre de leurs histoires, luttes et exploits, les planètes incarnant ces dieux, comme le ballet sidéral qu’elles font dans le zodiaque témoigne de la mise en scène de notre mythologie intérieure.

 

Or, pour étrangère qu’elle soit et dépassée qu’elle apparaisse à notre rationalisme moderne, cette représentation astrologique est parfaitement superposable à la conception que certains psychologues actuels se font de l’univers psychique de l’homme. Cet univers intérieur est perçu comme un pluralisme d’instances psychiques qui, dans leurs relations particulières, composent une figure spécifique du sujet. Jung est allé jusqu’à dire que ces individualités constitutives de l’être psychique total sont autant de personnages qui possèdent un certain coefficient de réalité, comme seraient de véritables entités intérieures douées d’une certaine autonomie. Et, étant multiples, nous devons réaliser notre unité (qui n’est pas acquise au départ) en prenant conscience de notre pluralisme et en accordant en un tout les diverses puissances qui se partagent notre être (individuation).

 

Or, cette perception nous renvoie bel et bien au paysage constellé de notre thème que tracent les divers aspects autour de son point central. Avec l’image intérieure d’ orchestre d’une famille planétaire où chaque astre musicien joue de son instrument, selon divers accords d’accompagnement, et c’est lorsque plusieurs d’entre eux jouent de concert que nous avons les grands thèmes de la partition, l’art de l’astrologue étant précisément de saisir cette sorte de symphonie de la vie.

 

Du moment que nous assignons de telles fonctions représentatives aux planètes, en tant que centres vitaux du thème, la configuration inter-planétaire générale de celui-ci assume du même coup l’orchestration en question. Cette structure, expression de notre géométrie intérieure, se laisse souvent schématiser sous les aspects de natures bipolaires, tripolaires, voire quadripolaires, suivant que la dynamique du thème s’articule autour d’un axe de deux, trois ou quatre centres de gravité.

 

Un exemple de structure quadripolaire est Wagner avec des présences planétaires aux quatre angles de son ciel, et dont on connaît la vie tiraillée dans toutes les directions, cherchant son inspiration aux quatre points cardinaux et finissant par se réaliser dans l’unité d’une interdépendance des arts : poésie, musique et théâtre.

 

Un cas de structure tripolaire est Verlaine avec une Lune du Lion culminante, opposée à Neptune du Verseau au Fond-du-ciel, l’un et l’autre au carré d’une conjonction Vénus-Mars en Taureau au Descendant. En lui se sont affrontées trois natures. Avec la première composante, le poète des riches sonorités musicales, l’enfant de l’évangile, à la fois naïf et pur, tourné vers une certaine aspiration mystique. Avec la seconde, en face, l’être attiré par le gouffre, les bas-fonds de la dépravation et de la débauche, le clochard. Et avec la dernière, l’instinctif livré à la hantise sexuelle, au délire érotique, l’amoureux qui fait scandale, les deux dernières instances s’étant prêtées main forte.

 

Pour ce qui est des natures de structure bipolaire, qu’il s’agisse de thèmes dominés par une opposition ou un centre oppositionnel, sinon par un carré central, j’ai eu à maintes reprises l’occasion de citations plus ou moins pittoresques. Rappelons au passage Goethe, Hugo, Frédéric-le-Grand, Musset, Nietzsche, l’un des plus marqués étant Bayle avec un alignement oppositionnel maximum. Lequel passa d’une opinion à l’opinion opposée, continuant de circuler par opposition d’une pensée extrême à l’autre, ayant été d’abord un réformé, s’étant converti au catholicisme et étant revenu au protestantisme.

 

J’ai donné également diverses interprétations de thèmes à carré dominant. Racine (Lune-Mars-Scorpion carré à Saturne-Verseau), qui vécut vingt ans sous Port-Royal, vingt ans libéré contre Port-Royal et à nouveau vingt ans de dévotion à Port-Royal. Mallarmé polarisé par le Faune Mars-Bélier et Hérodiade Saturne-Capricorne. Gide partagé entre son individualisme uranien et son universalisme neptunien. Alexandre 1er de Russie qui, de libéral devînt un despote fanatique (carré de Mars-Verseau-Ascendant à Saturne-Scorpion). Philippe IV d’Espagne (conjonction Mercure-Vénus des Poissons carré à Lune-Saturne du Sagittaire) qui fut Don Juan finissant en dévotion fanatique. Comme Charles X de France (Vénus-Jupiter en Scorpion carré à Saturne-Verseau), Louis XV, lui, avec son carré Vénus-Saturne angulaire, ayant été écartelé entre le plaisir et la culpabilité, etc …

 

Veuillez bien ne voir là que de brèves évocations. Je me réserve de présenter d’autres illustrations sur ce sujet des aspects qui me semble primordial et que je place, pour ma part, au centre de la compréhension de la dynamique de la personnalité et de son devenir. Et si j’avais réussi à vous faire partager cette conviction depuis longtemps bien établie – en vous donnant du même coup un goût accru de l’interprétation construite et intelligible – je n’aurais pas perdu mon temps avec cette petite introduction.

  

L’ASTROLOGUE n° 1, 1er trimestre 1968.

  

Les illustrations dont il vient d’être question se sont disséminées un peu partout dans divers articles. Il s’en présente plus particulièrement dans L’Univers astrologique des quatre éléments,  Astres royaux, et Astralités des Femmes illustres.

 
[1] Achille Delmas : La Personnalité humaine ; Flammarion

haut de page