Astrologie Individuelle
(Théorie)

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Requiem pour l'Astrologique karmique

 

Au trombinoscope des astrologues d’aujourd’hui s’élève comme une marée de plus en plus envahissante la famille astrologique qui se réfère aux vies antérieures et au karma.

 

Il est impossible d’aborder ce sujet sans se définir par rapport à lui. La réincarnation ? Pour ma part, je suis franchement sceptique, mais nullement gêné par la foi des autres que je respecte, comme le mérite toute honorable tradition.. Cela entendu, en tant qu’astrologue chercheur exigeant de vérité, l’application de cette spéculation à l’astrologie, quant à elle, ne me laisse nullement indifférent, tant elle apparaît comme une dangereuse dérive.

 

Au soir de sa vie, Mauriac avait écrit à un insulteur que ce n’était pas parce qu’on avait déjà un pied dans la tombe qu’on était prêt à se laisser marcher sur l’autre. J’espère ne pas encore en être là, outre que c’est moi ici qui prends l’initiative de la critique – c’est au service d’un ras-le-bol entendu autour de moi et de plus en plus grandissant lui aussi que s’est mise ma plume - , mais le bâton vengeur est le même et mes côtes aussi sensibles que les vôtres. Qu’importe, il fallait dire franchement tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

 

Il n’est pas question de faire le chien de garde d’une quelconque tradition et je ne songe nullement à faire comparaître quiconque devant je ne sais quel tribunal, ni même seulement d’envoyer Duduche au piquet. Entre instruire un procès et garder un silence ressenti de plus en plus comme coupable, il y a place au débat quand on est partagé entre l’indignation et l’affliction.

 

D’autant plus que quelques amis très proches tenus en grande estime sont maintenant gagnés par ce virus et qu’il est déplaisant de décevoir.. Car, je vais défriser de belles images d’Arcadie. C’est que l’astrologie karmique bénéficie du piédestal d’une lointaine tradition qui lui permet de se faire passer, coiffée par le mythe, pour  une fréquentation spirituelle supérieure : Uranie parée d’un manteau d’étoiles, plongeant dans le plus grand mystère, celui de la vie et de la mort ; redoublement de merveilleux. Le karma ne vous a-t-il pas un panache métaphysique qui hisse tout de go votre discours dans une envolée transcendantale ?  Une telle casquette de l’astrologie karmique n’en est pourtant pas moins véritablement du chapeau pointu en soutane de « l’ailleurs » !

 

Je sais bien que ma critique soulève des problèmes de fond. Quand notre savoir actuel est à peine sorti de l’état de nébuleuse et que l’astrologue est encore un pauvre Ulysse qui, vaille que vaille, navigue à vue, on peut se demander de quel droit se permet-on d’avoir des préventions théoriques ? L’astrologie est née de la sensation que les astres ont quelque chose à voir avec notre vie – prodige de son « idée-force » - et, aussi subtile en est l’origine, aussi ténu est le fil d’Ariane qui mène de son intuition à la claire vision des correspondances entre nous et eux. Dans un tel écart, chacun peut se permettre sa liberté de jeu. N’empêche que par exigence de vérité (j’ai vu tant de collègues gaspiller leur vie à errer et même la perdre en sombrant dans l’erreur), je suis de ceux qui pensent que mieux vaut rejeter quelque chose de trop que d’éliminer trop peu, l’approche de la lumière étant mieux aidée en mettant provisoirement de côté le discutable, le douteux, l’aléatoire, et à plus forte raison l’élucubration. Sachez bien que l’on en est toujours encore là, n’en déplaise aux flamboyants auteurs qui traversent l’astrologie sur le dos de Pégase, ne faisant qu’enfourcher leurs rêveries à califourchon sur les étoiles.

 

Pensez que le principe de Laplace qui veut que le poids des preuves soit proportionné à l’étrangeté des faits n’est même pas applicable à l’astrologie karmique, car les vies antérieures sur la notion desquelles repose entièrement le karma – autrement le mot est vide de sens et il faut se dispenser de l’employer – ne sont qu’une pure et simple spéculation, d’aucuns diraient même une débauche spéculative. Quand on estime savoir quelque chose de personnel là-dessus, il ne s’agit que d’une croyance.

 

 

           

 

On peut objecter que des « voyants » peuvent retrouver ces vies antérieures. Ouais … Pendant la dernière guerre mondiale, mon frère Armand s’était entendu dire, par une pythonisse réputée, qu’il avait été Marat, Ruggieri et Nicolas Flamel : il était servi à la louche. A l’époque, il fréquentait plusieurs cercles de voyance, jusqu’au jour où il découvrit qu’à la même heure du même soir, l’esprit de Victor Hugo avait frappé du trépied simultanément pour des histoires différentes dans trois salons parisiens … Cela ne m’empêche nullement d’avoir la conviction entière de l’existence réelle du phénomène de voyance, en ayant observé un , bien précis, avec beaucoup d’esprit critique, ne concernant toutefois que des vivants, ou, à l’extrême, leurs parents décédés. Mais de là à déguster n’importe quelle ratatouille de l’au-delà … Si déjà je me refuse de m’aligner dévotement sur les certitudes scientifiques d’aujourd’hui dont je sais pertinemment qu’elles seront révisées demain, pourquoi me refuserais-je le même esprit critique vis-à-vis de cette plongée dans ce grand trou noir ?

 

L’inconnu total, l’inaccessible, l’hypothèse pure, la pleine fiction, voilà le monde en face duquel nous sommes. Si bien que débattre sur une mythique galerie des ancêtres – on a le choix parmi les milliers de milliards d’humains qui auraient fait leur passage sur Terre depuis Adam et Eve – pour en tirer une information astrologique est aussi absurde que de tenir un discours philosophique à des asticots ! Cadavres exquis qui ne sauraient apporter la moindre contradiction à n’importe quelle baliverne. Autant dire que c’est de l’inintelligible à l’état pur qui nous plonge dans une nuit ténébreuse de la pensée astrologique, tout en étant un filon idéal pour la filouterie, véritable poule aux œufs d’or du charlatanisme.

 

Celui qui, moindrement, applique toute configuration astrale – quelle aubaine que les nœuds lunaires reculent ! Ainsi peut-on faire marche-arrière, sans vergogne jusqu’aux Gaulois – à la « matière » de ce karma, se trouve à peu près dans la position d’un aveugle qui voudrait introduire une clé dans une serrure qui n’existe pas., tenu qu’il est, du même coup, d’en inventer une par désincarnés anonymes interposés. Cet usage purement factice de nos configurations à ces pièces rapportées conduit inévitablement à un parcours de chasse au trésor don-quichottesque, à une quête chimérique. Ainsi se trouve-t-on en piste pour fantasmer sans merci sur le dépôt secret et impénétrable de vies antérieures qui sont comme autant de cités englouties sur lesquelles plane un silence infini. Une marche-arrière dans le vide …

 

On imagine la rhétorique creuse d’un tel exercice qui vire facilement à la bouffonnerie, aux farces et attrapes, quand il ne tourne pas aux plaisanteries malsaines du plus mauvais goût. La plus courante : « Madame, vous ne pouvez pas avoir d’enfant, parce que dans une vie antérieure, vous avez été une avorteuse ! ». Refrain qui soulève le cœur et mériterait une paire de claques ; escroquerie intellectuelle ignominieuse parce que culpabilisante et punitive. De telles fables, qui relèvent du cirque quand ce n’est pas de l’asile, c’est pourtant ce qui fait les beaux jours du pouvoir astrokarmique, convertissant l’opérateur en guignol ou en imposteur.

 

Certes, je sais bien qu’il y a d’estimés confrères de cette famille qui ne sauraient se reconnaître dans ce tableau, sans pouvoir toutefois nier qu’il faut dénoncer ce carnaval. Leurs dignes déchiffrements n’en posent pas moins le même problème. En quoi ceux-ci peuvent-ils autrement consister si ce n’est de fonder de judicieuses comparaisons qui n’en sont pas moins le produit d’un saut périlleux analogique d’outre-tombe ? Interpréter étant relever une similitude, la face du miroir qui renvoie au semblable peut, certes, être une illusion lyrique, un au-delà utopique, une création imaginaire. Le mécanisme interprétatif peut, effectivement, fonctionner sur la fiction que l’on veut, car l’analogie, non seulement n’est limitrophe de rien, mais est même ce qui établit des ponts par-dessus les frontières. Mais quel est le bénéfice de l’opération de se rapporter à l’inconnu inconnaissable, si ce n’est de se rendre incontrôlable ? Dangereuse disposition pour une fuite en avant.

 

Nous sommes finalement en présence d’une dérive qui implante un décor de fiction sur un désert ; vide récupéré en terrain vague de la divination avec sa bimbeloterie et sa foire aux mirages. Ne croyez-vous pas que l’on a déjà fort à faire à construire nos interprétations en s’adressant à notre véritable archéologie ? Tester notre hérédité astrale sur le sol de notre arbre généalogique et relever les sédiments de notre enfance, en remontant même, si possible, à l’état prénatal. Là du moins, c’est du terrain connu ou susceptible de l’être, et c’est le point d’appui authentique d’une information vivante. Même si le champ de l’inconscient humain tel que nous en connaissons la phénoménologie, ainsi que la psychologie, donne l’impression d’une certaine exiguïté au regard du fait astrologique dans toute sa dimension, c’est là, en direct, que nous pouvons faire le meilleur travail d’interprétation, en ressourçant l’astrologie au monde réel. Point de ventriloque aux voix d’outre-tombe, de placard à fantômes, de spectres voltigeurs …Le thème n’est peut-être que le thermomètre de notre fièvre ; du moins doit-il rendre compte d’une température réelle.

 

On est présent dans sa propre interprétation. Le succès de l’astrologie karmique, par delà.le phénomène d’une vague commerciale de traductions made in USA, n’est pas étranger à une tendance dépressive et schizoïde des temps actuels qui incite aux solutions paresseuses – bof ! – et inspire – peuh ! – le refuge dans des patries imaginaires. Interpréter en prise directe avec le réel pour saisir le vivant est une dure besogne qui requiert l’effort de connaissance. Quand l’essentiel est dit, il n’y a point de place à l’inflation ; plus l’astrologie est délivrée de son message, plus l’astrologue est pur d’une simplicité qui le dispense de folâtrer dans les songes de la transcendance.

 

Il existe une façon bien rationnelle de se tromper – je la mettrais volontiers sur le compte d’une inadaptation uranienne – qu’évoque assez bien l’anecdote suivante : Deux ivrognes la nuit sont sous un lampadaire. « Que cherches-tu ? »  dit l’un d’eux. « J’ai perdu ma clé » répond l’autre. « Es-tu sûr de l’avoir perdue ici ? » - « Non, mais c’est ici qu’il y a le plus de lumière »… L’erreur, en l’occurrence d’espèce neptunienne, que j’incrimine avec l’astrologie karmique en fringale de mystère et de merveilleux, c’est de noyer le poisson par une manière de rendre encore plus insaisissable ce qui nous échappe déjà trop. Elle est carrément obscurantiste, en réoccultant ce qui a déjà besoin d’être encore désocculté. Les vrais ésotéristes savent que le plus profond savoir est au-delà de la lumière ; pas avant sa venue. Cela nous rappelle l’anecdote de l’étudiant interrogé par son prof sur un sujet où il sèche. Sa réponse ayant été d’affecter de le connaître en prenant un air entendu : « Chacun sait que si la parole d’argent, le silence est d’or », provoque aussitôt cette apostrophe : « faux monnayeur ! ».

 

Pourquoi attendre un inévitable désenchantement de l’esprit ? Quand l’astrologie d’aujourd’hui dans ses écoles nouvelles souffre déjà d’un sérieux déficit de réalité, que son verbe phraséologique vous glisse entre les doigts sans guère vous laisser retenir de palpable vérité, comme si Uranie n’était qu’un art évanescent, plus que jamais ici, il faut décourager la désertion du réel avec cette fuite vaine dans l’imaginaire. Bas les masques : les songes ne doivent avoir qu’un temps. Réveillez-vous et que cesse cette insolente misère illusionniste !

 

L’ASTROLOGUE n° 93 ; 1er trimestre 1991.

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